Galerie de lecteurs #2 Le journaliste ou le "traqueur-de-scoop" au Salon du Livre
Il n'a pas encore posé le pied sur la moquette du Salon que son sujet est déjà prêt, balisé. En un sens, c'est le visiteur le plus triste au monde, car toutes les surprises lui sont interdites. Coco, lui a-t-on dit, tu me ramènes illico un sujet sur l'édition jeunesse. Paraît que ça cartonne en ce moment, on est encore pilepoil dans les temps.
D'accord, a-t-il répondu. Peut-être qu'on pourrait fouiner du côté des livres-audio, il y en a de magnifiques aux éditions des Femmes, chez Frémeaux, au Livre qui écoute, chez de Vive voix. Ensuite, on pourrait "shooter" quelques pages d'un livre à pop-up, par exemple le merveilleux Magicien d'Oz de Robert Sabuda, au Seuil jeunesse. Ce serait aussi l'occasion de mettre en avant ces éditeurs gonflés, qui proposent des albums dont le graphisme séduit les parents tout en émerveillant les enfants (mais si !) : Panama, Petit POL, Sarbacane, le Rouergue... On fera un détour par la collection "Chouette penser", chez Gallimard jeunesse, dirigée par une philosophe hors du commun, Myriam Revault d'Allonnes - hors du commun parce que, si la philo communément rebute, cette auteure sait la rendre concrète, vivante, joyeuse. Et, dites, c'est vendeur en plus, les livres à caractère pédagogique font partie des ventes les plus importantes de ces dernières années ! Pour finir, on s'accorde un feu d'artifice au Club des 8/12 : de 14 à 15 heures, le slameur Toma Roche initie les enfants à l'art de l'impro, du flow et du beat-box. C'est bien, non ? Plein de mots nouveaux, des tendances encore toutes chaudes... On va leur en mettre plein les yeux, au JT !
Attends coco, l'a-t-on arrêté. T'as pas bien compris, on a une minute trente, tu me ponds un truc genre "THE" phénomène éditorial du moment, style "les gosses se remettent à lire et c'est un signe d'espoir", point à la ligne. Il a baissé la tête, lecteur frustré par vocation. Ah bon. La plus grosse vente, c'est toujours Harry Potter, on ne va pas refaire ça, quand même ? Tant pis, il trouvera bien. Avec un peu de chance, un "Eric Pottier" typiquement français qui ferait moitié aussi bien que son illustre cousin anglophone... Faudra regarder les chiffres. Une interview sur le stand de l'éditeur avec l'auteur (s'il est là), un micro-trottoir, un shooting sur la couv. Emballez, c'est pesé.
Il traîne des pieds - il est aussi chargé de préparer les fiches pour l'émission de ce soir, c'est lui qui s'est coltiné les livres de l'invité. En apprenant qui était l'heureux élu, il a quand même râlé : les best-sellers, il en a un peu soupé. Mais voilà, cet auteur, tout le monde en avait parlé. Donc, il fallait qu'on en parle aussi. Télé-logique. Bon, soit. Comme il est consciencieux, il a lu tous les livres de l'invité. Et, avouons-le, il a bien dû admettre que si tant de gens le lisaient, c'est qu'il y avait des raisons. Au-delà du savoir-faire, on devine chez l'auteur un plaisir d'écrire si vif qu'il parvient à s'adresser à différents lecteurs, du néophyte complet au revenu de tout. Le sujet l'aurait presque intéressé s'il n'avait pas été certain, le soir venu, d'entendre l'animateur vedette saccager en direct tout son travail de défrichage. "Alors voilà, c'est un très bon livre et c'est très bien écrit, on est très contents de recevoir l'auteur de ce très bon livre, est-ce que j'ai dit qu'il était très bien écrit ?". Pour se changer les idées, il erre d'un stand à l'autre. Il y a quelque chose de vicié à l'origine.
Il feuillette un gros roman d'aventure : La Dernière traversée, de Guy Vanderhaeghe, chez Albin Michel. Un auteur canadien, tiens, tiens... C'est vrai que les choses bougent, là-bas, en littérature comme en musique ou en cinéma, notamment documentaire. Le roman l'aspire, le dévore tout cru. Pendant quelques minutes, il oublie tous ses devoirs. Un cow-boy sur le retour ; une Calamity Jane fraîche comme la rosée ; un indien "sang-mêlé" traité de renégat par son peuple et de métèque par les blancs ; un aristocrate anglais remâchant amèrement sa frustration de peintre raté tandis que son frère, tempérament bouillonnant, croit trouver dans les étendues vierges qu'ils explorent ensemble une revanche à la dégradation militaire dont il fut affligé. Cette traversée tragique, chahutée, alternant les scènes de comédie et les tableaux épiques, cloue notre lecteur sur place. Il admire la maîtrise de l'écrivain, qui distribue la charge du récit aux différents personnages, d'un chapitre à l'autre, imitant avec la même aisance la voix d'une femme blessée ou d'un barman débonnaire. Notre lecteur s'arrête trente secondes, soit un tiers de reportage télé. Et s'il le proposait pour le prochain plateau ? Son meilleur argument sera le plaisir qu'il a pris, là, tout de suite.
A cet instant, il se souvient. Revient sur terre. A quoi pensait-il donc ? Les émissions littéraires ont ajouté d'elles-mêmes de nouveaux fers à ceux qui les liaient déjà. Pensez : comme s'il n'était pas assez contraignant de devoir assurer l'audimat - on n'y peut rien, il faut dépasser les 3 % -, la mode est maintenant au lien thématique. En soi, l'idée n'est pas mauvaise : je reçois quatre auteurs qui, chacun à leur manière, s'attachent à réintroduire l'oralité dans le roman contemporain, etc. Sauf qu'à travers le tube cathodique, toute cette matière ne passerait pas, tout bonnement. Alors on rétrécit le champ. Je reçois quatre auteurs qui ont en commun d'être des femmes. Je reçois trois écrivains qui ont en commun d'aborder le thème de la peinture. Je reçois deux auteurs qui ont en commun de se détester cordialement, l'un jaloux de l'autre lui a adressé un pamphlet vigoureux, l'autre agacé par les attaques du premier l'a un peu épinglé dans son dernier opus. Il faut être là, en coulisses, comme notre lecteur, pour entendre les coutures craquer quand la transition s'opère... Heureusement que le cameraman, chevronné, sait éviter de filmer l'auteur au moment où on lui donne la parole !
Bref. Il poursuit son chemin. L'heure tourne, il a déjà pris du retard et le voilà perdu du côté des BD. Il n'y comprend pas grand-chose, mais il aimerait s'y intéresser. Le deuxième volume de The Goon, chez Delcourt, a le mérite de lui arracher de francs éclats de rires - bien qu'il n'ait pas lu le premier. Un colosse qui castagne des zombies à tour de bras en ponctuant chaque mandale d'une réplique bien sentie, c'est toujours revigorant. Mais ça ne passe pas à la télé : là encore, c'est trop gros. Ou le tube est trop étroit. Bref, il passe son chemin.
Ses pas le mènent, tant son humeur est noire, chez les éditeurs de polars. C'est là qu'il finit sa course, ensuite il faudra se mettre au travail en urgence. Le dernier Hugo Hamilton, Déjanté, paru chez Phébus, lui paraît moins délirant, comme le suggère le titre, que profondément tortueux, vicieux, subtil. Les angoisses métaphysiques d'un "garda" irlandais enflent au fur et à mesure que l'intrigue prend corps, et telle une brume sombre elles polluent la stricte conduite du récit. On se désintéresse quelque peu de la traque acharnée du flic au profit des interrogations que cette traque soulève en lui. L'ennemi public n°1, "Drummer" Brannighan, semble tout droit tiré d'un roman de James Hadley Chase : outrancier, haut en couleurs, il tient le rôle du méchant à la façon d'un monstre de foire, tout comme le Dillon des Bouchées doubles, de Chase (Gallimard, série noire). Ce personnage est si improbable qu'il en acquiert une crédibilité purement romanesque : il est "tordant", il visse le regard du lecteur autour de lui. Comme tous les bons polars, ce roman vous rendrait presque mauvais.
Notre lecteur s'arrête là. Il regarde sa montre ; ses yeux brillent d'une lueur jaune, en parfaite harmonie avec la couleur de son état d'âme. Tout l'énerve, surtout les livres. Allez, on bricole un sujet rapide et on rentre se coucher. Emballé, c'est pesé.
Robert Sabuda Le Magicien d'Oz Adapté de Lyman Frank Baum Seuil jeunesse 2005 28 euros
Tibo Bérard
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