Galerie de lecteurs #1 L'ado ou le "tiré-par-la-manche" au Salon du Livre
Franchement, ça ne l'amuse pas d'être là.
Ce qui l'énerve peut-être le plus, ce sont les regards. Ceux qui disent "à ton âge, j'aurais rêvé d'y être". Ceux qui disent "pour une fois qu'on te sort de tes jeux vidéo". Ceux qui disent "ils font des choses formidables en édition jeunesse, maintenant, c'est à ne pas comprendre pourquoi les jeunes ne lisent pas". Il a treize, quatorze, quinze ans.
Lui s'en fout un peu. Il ne cherche pas à comprendre pourquoi personne ne comprend pourquoi (les jeunes ne lisent pas). Presque par charité, il feuillette une BD, parce qu'il sait que pour tout le monde, "c'est bien la seule chose qui accroche les ados". Surtout les "mangas", que les adultes prononcent "mongas" comme pour signifier que vraiment, ils n'y comprennent rien. D'ailleurs ils le disent, au cas où il n'aurait pas compris : ils n'y comprennent rien, aux mangas. Lui hausse les épaules. Au fond, s'il ne lit pas, s'il ne veut pas lire, s'il n'aime pas lire, ce n'est pas à cause des livres. C'est à cause des lecteurs. Les lecteurs l'emmerdent, ils savent tout ce qu'il ignore. Tout ce qu'il doit découvrir avant que ses copains ne l'aient compris, tout ce qu'il a honte de ne pas savoir - encore. Eux, lecteurs, ils savent. Et ils s'en servent pour avancer ; ce qui pour lui revient un peu à dire : pour l'empêcher, lui, d'avancer.
C'est vrai, quoi. S'il dit qu'il s'ennuie, on lui balance les souffrances d'un jeune type, Werther de son prénom, qu'il ne connaît ni de près ni de loin. S'il pique une crise, on lui dit d'arrêter de se la jouer Vipère au poing. Lui, il ne voit pas le rapport. C'est qui çui-là, Viperopoint ? Il s'en fout. Pire du pire, si dans un moment de bravoure inconsidérée, il ose poser une question sur les questions qui le travaillent (il y en a deux, trois en tout, et elles ont de furieux airs de famille), on se félicite de lui avoir offert Titeuf. Et alors, quoi, il avait besoin de lire le Zizi sexuel pour la poser, sa question ? Tchô !, il s'en fout.
Ce qu'il faudrait, ce serait le laisser faire. Oui, mais comment ? Dans un Salon qui ne cache rien de ses intentions (puisque rien qu'à son nom, il devine qu'on va lui en coller, du livre), comment pourrait-il avoir l'air de faire ce qu'il veut vraiment, lui tout seul, en attrapant un roman de, disons, Thierry Laurent ? Ben oui, ce titre-là, Mordre, on ne peut pas cracher dessus. Paru chez Héloïse d'Ormesson... Bon. Il peut y avoir de quoi se faire les dents, là-dedans, de la matière gluante et charnue. Deux cent pages, juste assez pour tenir le choc sans faiblir, et quelques-unes de ces saveurs que, ma foi, il pourrait bien aimer (faut voir, mais a priori, oui) : du rouge, de l'hybride, de la métamorphose. Tant "qu'ils" ne viendront pas lui dire que ça doit lui plaire, parce que c'est encore plus horrible que le pire des films d'horreur, ou parce que la langue est tellement scandée qu'on "dirait presque du rap"... oui, il pourrait bien se laisser tenter.
Mais d'abord, il faudrait qu'on le laisse se rendre compte par lui-même que tout cela est (peut-être) vrai : en toute logique, les ados devraient s'arracher Mordre, ils se paieraient sans aucun doute une belle tranche de rire horrifié en lisant les aventures burlesques du notaire transformé en chien sauvage, ils pourraient même se risquer à trouver dans les brusques ruptures rythmiques de l'écriture de Mordre quelques accointances avec la forme syncopée des morceaux de hip-hop. Enfin, faut pas pousser. Lui, il "pousse" le moins possible : il retient. Disons qu'il aurait l'impression, au moins, d'en avoir pour son argent : il y fouillerait comme dans une marmite pleine de mots nouveaux et truculents, du "sycophante", du "thuriféraire", du "bambocher". Des mots qui lui feraient du bien.
D'ailleurs, c'est quelque chose qu'il pourrait dire, au passage, tandis qu'il referme les pages de cette BD franchement moyenne (eh oui, à force d'en lire, il sait distinguer les bonnes des mauvaises, tout s'apprend) : lui aussi, il sait rêver. Il n'a même pas besoin qu'on le prenne par la main pour s'évader, il y arrive très bien seul. Au Salon, profitant d'un temps mort pendant lequel on ne le surveillait pas, il a ouvert ce livre jaune qu'un bandeau rouge balafrait : Trois jours chez ma mère.
L'auteur avait un nom bizarre, Weyergans, il n'en avait jamais entendu parler avant et, sans doute, si on lui avait dit qu'il avait tort de ne jamais en avoir entendu parler, il ne l'aurait pas ouvert. Mais ça lui a plu. Il y avait là beaucoup de ce qui lui manquait, beaucoup de ce qu'il voyait très nettement sans pouvoir le toucher - son petit supplice de tantale adolescent - : une douce et enivrante légèreté ; un regard sur soi désabusé-rétrospectif-amusé-abîmé (quand aurait-il, lui aussi, droit à tout ça ?) ; des femmes qui sont moins des femmes que des images de femmes, et qui si on les rassemblait toutes n'en formeraient qu'une (quand aurait-il, lui aussi, droit à tout ça ?) ; des ellipses brutales dans le récit qui se manifestent exactement comme des sautes d'humeur ; des traits d'esprit tellement géniaux qu'il aimerait bien les noter pour les moments, ô combien nombreux, où il pique un fard sans rien trouver à dire...
Bref, ce type-là, Weyergans, il l'aime bien. Il parle de sa mère comme seul un lecteur peut le faire, c'est-à-dire comme quelqu'un qui a assez vécu pour dire ce que bon lui semble ; qu'il l'aime, qu'elle l'énerve, qu'il n'a pas beaucoup pensé à elle ces derniers temps, qu'il a terriblement besoin d'elle là, tout de suite, maintenant. Ce type est mille fois plus libre que lui.
Ce Weyergans, c'est lui tel qu'il aimerait se lire.
A la fin, il pourrait bien se le payer, son roman. Vingt et quelques euros, trois paquets de clopes, bon. Peut-être que... Ah non, trop tard, v'là les autres qui rappliquent. Pas question d'être pris en flagrant délit de plaisir de lecture. Ce sera pour après, quand il sera tout seul. Quand il pourra faire tout ce qu'il voudra, sans qu'on le lui interdise ni qu'on l'approuve. Quand il s'octroiera le droit de dire "J'adore ça" ou "Je ne peux pas me passer de ça". Quand ce sera son truc à lui, et qu'il se fichera bien de ce qu'on en dira. Quand il sera "en âge de lire".
François Weyergans Trois jours chez ma mère Grasset 2005 (Prix Goncourt) 17,50 euros
Tibo Bérard
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