:: Viken Berberian, DAS KAPITAL (A NOVEL OF LOVE & MONEY MARKETS) :: rentrée littéraire janvier 2009 :: par Isabelle Rabineau :: lundi 19 janvier 2009 ::
Das Kapital
A peine entamé, le livre de Viken Berberian Das Kapital emmène à Wall Street, en pleine salle des marchés. Dans cet espace rompu à la Crise, le récit explose aussitôt en micro-événements avec une intelligence romanesque sidérante. Se heurtant à peine aux simulacres financiers, la nef de Das Kapital va, dérivant à grande vitesse. Dix pages plus loin, rompu à la gymnastique du trader surentraîné qui court à travers Das Kapital, vous percevrez la mélancolie que vous inspire la nature que vous l'aimiez ou non, à travers "la tapisserie codée de ses motifs". Vous serez alors blotti au pied d'un arbre dans la forêt. En réalité couché sous la plume de l'auteur là où le monde apparaît instantané, fasciné par ses logiques impénétrables ; inapaisé. "La nature. Il n'aimait pas ses épines, ses ronces et ses buissons, la précision têtue de ses cycles, son calendrier prédéterminé, la tapisserie codée de ses motifs, l'inflexible et singulière suffisance de ses collines, qui se dressaient obstinément sur le chemin du progrès humain".
Les personnages de Viken Berberian sont des silencieux qui savent ce qu'ils veulent. Ils écrivent beaucoup et chuchotent leurs manifestes à vos oreilles. Ils diffusent nonchalamment leurs volutes parlées ou rédigées (mails) à l'intérieur du livre avec un goût prononcé pour l'enfance, bonbons acidulés et gadgets numériques plastifiés. Mais tous portent le masque sérieux et ravagé de la lucidité.
Viken Berberian possède, et de loin, les outils pour atomiser la planète en épopée et esquisser avec elle des dialogues d'une extraordinaire cocasserie, quand il ne s'agit pas de valses dansées en apesanteur. Loin d'Ellis, loin de Don DeLillo, mais très proche de Berberian qui ne ressemble décidément à personne, l'invention avec laquelle Viken décapite d'un trait les choses et les êtres offre un plaisir littéraire rare, abstrait et jubilatoire.
Wayne, principal protagoniste de Das Kapital, dirige une société de hedge fund largement bénéficiaire qui parie sur le désastre. C'est ainsi qu'il fait fructifier, de crises en cataclysmes et de fins du monde en crépuscules, une entreprise pour laquelle il a engagé des modèles d'intelligence et de prospective. Ce Machiavel au cynisme débordé par sa turbulente poésie est un pragmatique redoutable. Le chiffre est pour lui un dieu contorsionniste à la souplesse hallucinatoire, mais c'est d'abord 1 chiffre. 1 fondation. Or c'est justement la rencontre passionnelle de Wayne avec les chiffres sacrés de l'architecture, son génie mathématique, son aérodynamique et la géométrie de ses ponts, qui va donner à son existence une impulsion révolutionnaire.
Dès lors, le livre pousse de New York jusqu'à Marseille et s'enfièvre pour la Corse. L'île de Beauté apparaît, cinématographique, doublure explosive parfaite de l'îlot de Manhattan. Ce n'est pas la seule vision iconoclaste d'un ouvrage qui emporte comme une Tempête, laisse à la fois ravi et chaviré. Il sera toujours temps, alors, d'embrasser le Vix, l'indice de la peur. Pour voir.
Viken Berberian est né à Beyrouth et a grandi en Californie. Il vit à Paris.
Extrait :
"Il s'approcha de la paroi vitrée. Ses pensées erraient dans une forêt de déités verticales. Il mesura l'échelle des immeubles, se demandant ce qui se passait à l'intérieur de chacun d'eux. Il plissa les yeux et isola une fenêtre à la surface d'un immeuble. Il imagina que dans cette pièce deux traders se racontaient des histoires autour d'un feu de camp électrique. L'un d'eux parlait du bruit de l'argent perdu.
Tout ce qui reste alors c'est le silence dans le bureau, disait-il, et une dizaine d'employés de hedge funds qui fixent leurs écrans rouges et tu sais que le fonds est en perte de vitesse et tout le monde se demande à qui c'est la faute bordel et s'étonne de la vitesse à laquelle ça se produit, et tu vois l'orgueil démesuré se racornir en honte blessée, complètement dévalorisé, et tout ce qu'il te reste pour finir la journée, qui semble n'avoir pas de fin, c'est ce silence intolérable de l'argent qu'on perd, des dizaines de millions, et on t'informe après la clôture d'un autre rachat par un autre gros investisseur et tu as l'estomac tout noué et tu sors dans la nuit encore dans le cirage et tu traverses la 59e Rue devant le Plaza, le parc d'un côté et l'odeur du crottin de cheval dans l'air, et alors tu remarques un mendiant, et au moment où tu passes devant lui il lâche un pet tonitruant, éphémère, qui est également le bruit de l'argent perdu."