:: Steve Toltz, UNE PARTIE DU TOUT (A FRACTION OF THE WHOLE) :: rentrée littéraire janvier 2009 :: par Isabelle Rabineau :: lundi 19 janvier 2009 ::
Une partie du tout
"Une partie du tout" est avant tout une figure de rhétorique, c'est-à-dire une métonymie voire une synecdoque. Soit un contournement particulièrement délicat de l'état d'aveuglement. Reconnaître que nous voyons peu, une galaxie de détails peut-être, lesquels ne forment jamais qu'une éclipse instantanée du réel, en partie entr'ouvert.
Mais il s'agit aussi du programme du livre de Steve Toltz, qui promet drôlement Une partie du tout en quelque 600 pages ramassées.
Jean Fautrier, Tête d'otage n°1 (1944), détail
Cinglant, enragé, l'ouvrage - premier roman de l'auteur né en Australie il y a trente-six ans - est une mise à disposition à l'intention du lecteur d'une série de têtes à la manière de Giacometti ou Fautrier, qui livrèrent au regard des visages, des attitudes, des gestes et des faits, sous forme de pigments travaillés ou de métal frappé. On trouvera ici, tout en écriture, en actions et en paroles, un père, un frère, un fils et quelques douces femmes folles, telle l'incendiaire "tour infernale". Tous ces personnages sont abandonnés. Qu'ils forment famille ne change rien au principe de base : chacun doit affronter à chaque instant la solitude et si possible en sourire.
Afin de mieux engager son lecteur à entrer dans la tête de ses personnages, Steve Toltz n'hésite pas à faire en sorte qu'ils donnent de leur personne et se livrent corps et âmes. L'auteur pour y réussir aussi bien, est lui-même passé par la radio et le cinéma, exercices narratifs observés de près - avant de plonger dans un premier ouvrage aussi ambitieux que surdoué. Fort de ses expériences insolites, il ouvre son livre en séquences entières à la voix des protagonistes qui y font leçon comme Platon ou Diderot en leur temps. Ces cours (c'est le terme employé) de vie voire de survie en société sont en général dédiés au fils, au frère, au père. Mais le lecteur qui aura lui aussi pénétré de plain-pied à l'intérieur des cerveaux pour y découvrir des visions époustouflantes d'humour noir, paradoxales, démentes autant que marquées au coin du bon sens, en jouira également.
Toltz parvient à mêler admirablement abstraction et trivialité, mentors et renégats aux existences à la fois héroïques et absurdes, dans des dispositifs qui construisent - en même temps que le livre s'écrit - d'étonnantes machines de destruction et de création, de mort et de régénération. A tel point que si l'on est frappé de trouver un point final à l'ouvrage, car le vertige proposé par Une partie du tout est infini, on sait d'emblée qu'en soi, ce livre-là, ne finira pas.