:: Jean-Yves Jouannais, L'ENCYCLOPEDIE DES GUERRES (chronique) :: par Isabelle Rabineau :: lundi 8 décembre 2008 ::
Jean-Yves Jouannais n'en fait qu'à sa tête
C'est le noir. Au bout de la salle, juste une table et une chaise qui ne se décident pas à regarder vers le public, pencheraient plutôt en direction de l'écran sur lequel des images, peut-être, vont se succéder. C'est la guerre qui va se dérouler ici. La Petite salle à Beaubourg est impatiente. Jean-Yves Jouannais prend place et à partir de cet instant, il n'en fera qu'à sa tête. Ecrivain, commissaire d'exposition et depuis quelques séances, artiste en performance à Beaubourg, l'observateur des guerres propose en public et à haute voix une encyclopédie que n'aurait pas désavouée André Blavier, le génial collecteur de l'Encyclopédie des fous littéraires. Je m'en souviens parfaitement. Chez lui, en Belgique, assis sur un rebondissant fauteuil club, il parlait avec délices, les avant-bras tendus sur les accoudoirs à idées et à lectures, dont le foin s'effilochait sous ses doigts, ponctuant son discours d'exclamations chevelues. Blavier parlait, le fauteuil approuvait. Sans doute l'Encyclopédie parlée des Guerres de Jouannais est d'ores et déjà identique à celle des Fous littéraires : structurellement inachevée, inédite et irrésolue. Chaque entrée se dérobe à l'analyse conventionnelle, chaque virage opéré par Jouannais échappe à tout contrôle. La voix est le protagoniste principal, et lorsque l'artiste parle la guerre, il découvre en même temps qu'il le décortique en public ce qui fixe son obsession et que nous partageons tous, peu ou prou pour des raisons diverses. Nous sommes partie prenante d'une élaboration sobre, sans faste aucun, dont la provocation réelle a à voir avec les conférences dada, les assemblées zutistes, les exposés d'Isidore Izou ou de Raoul Hausmann. Lorsqu'au détour d'un exposé de sons articulés afin d'honorer l'entrée "BOUM", Jouannais raconte ce qui fait lien pour lui, depuis son enfance, entre le calcul du temps et la compréhension de la guerre, il a huit ans.
A propos de son objet fascinant et repoussant, la guerre, il dit en préambule son irritation, l'agacement que lui causent les commentaires sur les guerres. Il est d'ailleurs sans opinion particulière, ne cherche ni des perles littéraires sur le combat des hommes qu'il ne veut ni expliciter ni chroniquer. Il ne suscite pas plus volontiers une réaction du public, qu'il surprend sans cesse et bien souvent enseigne sans désirer son approbation. Jouannais livre une obsession. En même temps qu'apparaît le mot "CAMOUFLAGE", des images viennent se coller sur l'écran et projettent autre chose que ce que l'on y détecte d'ordinaire : on y lit un projet cohérent, parfois directement artistique, parfois pas. Jean-Yves Jouannais pose des questions, propose quelques pistes. Bien souvent l'heure est grave. Bien souvent quelque chose de très peu décelable, donne profondément le goût de rire.
Prochaines séances : les jeudis 11 décembre 2008, 22 janvier, 12 février, 26 mars et 16 avril 2009 à 19h30. Petite salle du Centre Pompidou (place Georges Pompidou, Paris 4ème), niveau -1, entrée libre.
A lire :
"Mardi 21 (mai 1940)
Par moments le cauchemar semble se dissiper. Il flotte plus léger comme des souvenirs en déroute, le long des coteaux, s'accrochant à des brins d'herbe : s'attardant parmi les boutons d'or. Les nouvelles ont une rumeur lointaine ; comme le canon qui tonne de plus en plus rarement en ce temps orageux. Les Allemands sont maintenant le long de l'Aisne mais progressent vers Cambrai, très certainement vers Péronne. Ce n'est ni une langue - stratèges dixerunt - ni une poche ni une tache d'huile : c'est une véritable morsure. Et pour l'en guérir, la France, ce sera rude.
De longues heures à la traîne. Je passe mon temps à laver trois mouchoirs qui s'assombrissent au fur et à mesure que je les lave, à attendre les informations que l'on devine avant de les avoir entendues, à boire du lait condensé abandonné par les Anglais, à chercher une cigarette dont la pénurie devient de plus en plus irrémédiable, à dormir d'un sommeil plus inquiet que la veille."