Prix SNCF du polar : Franck Thilliez lauréat
La scène a lieu dans un café branché du 10ème arrondissement. Ce soir le bar lounge a la tête de Simenon, celle des jours sombres. Auteurs de polars et dépeceurs de romans noirs s'y taillent des bavettes d'un genre inédit à grandes baffes de joutes orales. Ils se font face par tranches de six minutes, le temps d'un speed dating macabre, le Polar Express, histoire de vérifier qu'il faut toujours être deux au moins pour que les fondamentaux du crime soient réunis : un pour frapper, un pour s'écrouler. Par-dessus les grands boulevards parisiens, le Rex Cinéma qui se trouve juste sur le trottoir d'en face a laissé échapper quelques travellings de trains filant à grande vitesse. Ce sont les VIP de la soirée, les trains bleus mais aussi tous les quais de gares embrumés, les inconnues sulfureuses à chapeaux cloches, les dandys arpenteurs de couloirs effilés, la canne-épée dansant au bout du bras. Désormais les images défilent sur les écrans placés partout à proximité des speed killers présents pour ces entrevues décapantes. Les regards obstinés ou hallucinés des polardeux, auteurs ou lecteurs, se perdent parfois dans des vertiges de trains fonçant dans les décors. Un peu plus tard dans la soirée sera remis le prix SNCF du polar.
Comme dans tous les Evénements du siècle qui commence, les prédateurs sont ici très bien représentés : caméras et appareils photo crépitent de plaisir. Presque plus nombreux que les personnages qu'ils filent, ils avalent tout le monde, mine de rien, le champagne à la main, puis restituent sur les écrans les doubles virtuels des vivants. Les pros du crime qui flânent ici ce soir le savent bien, les yeux des gros objectifs à lentilles, les minettes-flasheuses des électriciens, les gibets-micros des ingénieurs du son sont devenus nos plus fascinants pervers de proximité.
Dans le coin le plus étroit de ce banquet platonicien du polar, Aurélien Masson attend ses futurs débatteurs le sourire aux lèvres. Le jeune directeur de la mythique Série Noire n'ignore pas que les vrais lecteurs sont souvent les plus carnassiers démembreurs de livres. Héliette Ossant est la première à venir le narguer. Les entretiens sont secret défense, alors on l'observe de loin remuer les lèvres et sourire à la manière d'une avocate des Experts puis du Président des Etats-Unis dans 24 heures chrono. Héliette est une lectrice farouche et d'ailleurs écrit elle aussi des polars en ce moment. Elle lâche, magnanime : "Il est gentil, Aurélien, il m'a filé quelques tuyaux, il est bien placé pour en donner !".
Valérie Formato, elle, hésite encore à se lancer. C'est une fausse bavarde et une vraie timide. Passionnée. La pire des engeances parmi les lecteurs. Elle observe, repère sa première proie sur son parcours d'auteurs tapé à la machine qu'elle ne lâchera pas de la soirée. Elle a les yeux affûtés et la chevelure rousse, c'est une lectrice convaincue, siglée à la fois polar et SNCF. C'est elle qui gère la Bibliothèque générale du comité d'entreprise de la SNCF Languedoc-Roussillon. Elle ne rigole pas avec les livres, surtout pas les polars. Quand elle en conseille un c'est qu'elle l'a aimé. "Nous c'est pas du marketing, on a vraiment la culture des livres, dans nos CE".
Sylvie Reiminger est un peu son double, mais pour la ville de Reims. Elle règne à elle seule sur 20 000 ouvrages et cent cinquante familles cheminotes adhérentes (5 euros l'année). Elle explique que son boulot avec les livres "c'est un peu comme les rails différents qu'il faut savoir emprunter avec un train. Petite et grande ceinture. Il faut oser voyager dans des styles différents, parcourir du terrain, conquérir d'autres livres. Moi c'est la force de l'habitude que je combats, c'est le défaut de plus de lecteurs qu'on ne le croit". Sa mission à elle. En grande conversation avec Tania Capron, directrice de la collection Serpent Noir, elles ne réagissent ni l'une ni l'autre lorsque leur hôtesse, Fabienne Reichenbach (agence de presse Sofab), fait résonner le gong : "Au suivant ! Changez vos places !". Tania et Sylvie sont prêtes à se revoir : "Attendez, moi ça m'intéresse vraiment ce que me dit cette dame", supplie Tania, "je ne l'échange pas !". Sylvie soudain se lève, fait ses adieux de manière dramatique et se dirige vers la sortie, je la rattrape : "J'ai un train à prendre. J'habite à Reims, moi. Dommage, je ne pourrai pas assister à la remise du prix..." Son préféré à elle c'est Eric Nataf, Le Mal par le mal, chez Odile Jacob. "C'est le premier polar homéopathique que je lis", énonce-t-elle avant de rejoindre sa "bête humaine", sa grande histoire : le train, forcément. Je lui fais signe avec mon mouchoir blanc, histoire de.
C'est alors que je la vois qui s'avance vers moi : Héliette me dévisage avec un drôle d'air, j'essaie de m'éclipser mais elle me maintient fermement contre un écran plasma giga qui nous représente elle et moi dans cette fâcheuse situation. Un crime en direct ? Et pour les internautes qui nous regardent le snuff movie en sus ? "Donne-moi tout de suite un filon sur Jean-Bernard Pouy, il est le prochain sur ma liste...". Je risque un oeil sur le géniteur du Poulpe, paisiblement posé sur sa banquette autant qu'aux aguets, répondant à son killer du moment : il leur reste trois minutes à parler et à moi une seconde à peine à vivre si je ne lui donne pas au moins un axe de discussion. Je parviens difficilement à murmurer sous la pression des phalanges d'Héliette : "Son père était chef de gare et il n'aime aucun lieu autant que la Gare d'Austerlitz".
Héliette desserre son étreinte. Pouy n'a pas bougé, je perçois même une lueur amusée dans sa prunelle. Stéphane Bourgoin, le grand rencontreur mondial des tueurs en série, est imperturbable, as usual. Quant à Alain Bauer, le criminologue francomondial assis à l'entrée de l'espace lounge, il enfile comme à l'accoutumée une à une ses théories effrayantes par-dessus son allure bonhomme, l'air de ne pas y croire et même de n'y avoir jamais songé. Héliette me glisse à l'oreille : "Pour te détendre, fillette, va parler avec Philippe Colin-Olivier, l'auteur de La Crue (Le Passage), il est pétri d'humour".
J'en profite pour lui fausser compagnie. Alain Bernier, détective privé, à qui je fais plein de clins d'yeux pour qu'il me sauve, ne prend pas la peine de me suivre jusqu'au bar. Tant pis je me saoulerai seule. Au moment où je m'apprête à rejouer la fameuse scène de Casablanca au Delaville Café (n'importe laquelle, elles sont toutes cultes), je vois un homme aux lunettes noires, le borsalino sur la tête, vêtu d'un imperméable d'excellente facture, plus Panthère rose que Columbo, annoncer le lauréat du prix SNCF 2007 : c'est Franck Thilliez qui remporte la mise, pour La Chambre des morts aux éditions Le Passage. Excellente nouvelle. L'homme aux lunettes fait un discours épatant, un discours de fanatique de livres. Un discours comme en rêvent tous les chargés de com culturelle. Tout le monde se demande de quel train il sort, celui-là.
Le livre de Thilliez, bourré de talent, met en mouvement une créature fort charnue et très très dévastatrice. Déjà adapté pour le cinéma, La Chambre des morts est en cours de tournage à partir du mois de février avec dans le rôle titre Mélanie Laurent. L'ouvrage, qui évoque bien souvent l'éclat du bistouri de Patricia Cornwell, était à peine sorti que le cinéma l'a vampirisé. Le producteur du film, Charles Gassot, rôde d'ailleurs ce soir au Delaville (on l'a repéré sur les écrans de télévision sur les murs et à travers le miroir sans tain de la salle principale de cet étonnant café ex-maison de tolérance).
Je poursuis l'homme aux lunettes noires, persuadée qu'il va disparaître par une voie de secours ou sur un train, tel le Baron de Munchausen de la Locomotive. Je le course, il me feinte. Me serais-je trompée ? Erreur fatale. Guillaume Pepy, éternel amoureux d'Agatha Christie - "Comme j'ai peu de mémoire, c'est merveilleux, je la relis tout le temps pour la première fois" - est le génial adoubeur de ce Polar Express. Il répond aux questions des journalistes au fond du café, sans lunettes noires et sans imper mastic. Il est le Directeur Général Exécutif de la SNCF et ses assistants l'entourent sobrement. J'aurais pourtant juré qu'il jouait à mimer Peter Sellers deux minutes plus tôt, le verbe haut et le corps diablotin.
Telle la femme de Columbo - en tout cas ce que l'on en devine -, je mets donc ma main sur mon front, légèrement en visière, tente de me présenter en détective en missions multicartes à Guillaume Pepy, promets d'y revenir et salue encore plusieurs fois, bougonnant mes questions dans ma barbe, avant de tourner les talons, mon polar sous le bras.
Isabelle Rabineau
Prix SNCF du polar, 7ème édition
1 200 lecteurs récompensent chaque année à travers ce prix deux auteurs, un écrivain français et un écrivain européen. Authentique prix des lecteurs, ceux-ci sont rassemblés parmi des centaines d'amateurs passionnés de polar dans douze comités de lecture en régions.
Cette année le prix SNCF du polar européen a été remis à Colin Cotterill pour Le Déjeuner du coroner (Albin Michel, Carré Jaune).
Site internet : www.polar.sncf.com
Cliquez ici pour voir la retransmission de la soirée de remise du prix SNCF du polar, le 23 janvier 2007.
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