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:: Ornela Vorpsi, VERT VENIN > TESSONS ROSES :: rentrée littéraire janvier 2007 :: par Alice Guzzini :: mardi 2 janvier 2007 ::

Le filtre émeraude d'Ornela Vorpsi



(bande son : Paint it black, The Rolling Stones 1966)

Ornela Vorpsi
© Ornela Vorpsi
Tessons roses
Vert venin forme après Le Pays où l'on ne meurt jamais (la jeunesse dans l'Albanie des années 70-80 et son aspiration à des horizons plus dégagés) et Buvez du cacao Van Houten ! (les difficultés de l'exil) le troisième pan du polyptyque doux-amer où Ornela Vorpsi a depuis quelques années entrepris de déposer son "autobiographie de l'Albanie". Résidant désormais en France, la narratrice se résout à effectuer un retour tout à fait temporaire, non précisément au pays mais dans les Balkans, à Sarajevo, afin d'apporter une épaule à un ami mal en point. Ce voyage constitue le pitch du livre ; sa trame se révèle d'une autre matière.

Le Sarajevo d'aujourd'hui ramène à la Tirana des origines, avec une immédiateté en réalité assez étourdissante. De-ci de-là, on entend les échos d'un siècle entier d'histoire de l'Europe contemporaine, de l'assassinat de François-Ferdinand d'Autriche au marbre des salles de bains de la nouvelle ère, arraché aux cimetières par des ados porteurs de cellphones toujours sonnants, emprisonnements politiques et baïonnettes, conflits intestins entre Serbes, Croates, Bosniaques et Kosovars, quête de cartes de séjour occidentales.
J'ai cependant l'impression qu'Ornela Vorpsi écrit avant tout en détestation de l'ennui, de la vie vécue par inertie ou simple évidence qui dès lors tend à dissoudre l'être dans une blafarde léthargie des sens, des sentiments, des émotions, de l'esprit, en haine aussi de l'enfermement, des rêves vains, caressés et puis jamais secoués. Du fatalisme et des consolations trop maigres ou des rires trop gras sans doute pour n'être pas des leurres tendus à l'âme. Sans rabâcher de message ni prétendre coacher personne, mais sans trêve. Sans taire non plus certains égotismes existentiels si bien partagés qui rencontrent à l'occasion de fidèles représentants, juste un brin caustiques ou dérisoires.


"L'inquiétude s'était employée à vider mes joues de leurs dernières gouttes de sang. Mes yeux se déformaient, mystérieusement entraînés vers le bas (la gravité de la terre démultipliait-elle sa puissance ?), mes lèvres séchaient et gerçaient plus que d'habitude. Il n'est pas facile d'aller au devant de sa propre mort, surtout quand on peut l'éviter.
Vaut-il la peine de tout risquer dans le seul but de se rendre à Barcelone, à Kyoto, à Tirana ou ailleurs ? De se rendre à Sarajevo, comme maintenant, afin de réconforter un ami triste ? Mirsad est triste parce que les Occidentaux ne comprennent pas notre vérité à nous autres gens de l'Est, de l'ex-Est. Parce que
nous avons des vérités bien différentes des leurs, me répète-t-il au téléphone.
Est-il vraiment nécessaire d'aller réconforter l'ami qui va mal, qui vit enfermé chez lui depuis cinq mois, qui ne mange plus et ne boit plus, qui souhaite et ne souhaite pas mourir pour la seule raison que la littérature des pays tourmentés n'attire pas autant l'attention qu'elle le devrait ? Oui, c'est nécessaire, car Mirsad va vraiment mal. Il a besoin d'être entouré d'amis qui lui servent une soupe et prêtent l'oreille à ses gémissements.
Il est important d'être entouré quand on gémit ; lorsqu'on est seul, on cesse de gémir. L'exigence d'une autre oreille est propre au gémissement.
Il faut donc que j'aille à Sarajevo me transformer en oreille attentive.
Tout au moins servir une soupe à Mirsad, autrement il mourra. On dit qu'il a beaucoup de fièvre depuis cinq mois, que cette fièvre ne baisse pas. Il se laissera mourir, je le sais car je le connais : ses passions le dévorent et sa mort hantera ma conscience tant que je vivrai."


Ornela Vorpsi, Vert venin

 

C'est en "parfaite étrangère" que la narratrice revient dans cette partie du monde dont elle avait choisi de s'éloigner, avec laquelle bien sûr elle entretient néanmoins des rapports complexes, et plus en oeil qu'en oreille qu'elle semble en fait se transformer. L'ami triste, du reste, s'évapore : à Milan, affirment ses proches tout tranquillement. Chaque page ou presque dit appartenir à un carnet de regards, et j'aurais envie d'ajouter, à l'histoire de l'oeil d'une artiste errante (polyvalente autant qu'apatride). Fascinée, enfant, par les petits visiteurs étrangers de l'Albanie d'Enver Hoxha auxquels il lui était interdit de parler et qui devenaient par là une sorte de "paysage à forme humaine", elle se retrouve, adulte, étrangère à son tour, dans une situation similaire, présente et pourtant contrainte à une observation extérieure. Comme aussi la jeune narratrice de Tessons roses (second texte d'Ornela Vorpsi à paraître simultanément chez Actes Sud) contemple quelques fragments très intimes de sa vie, par delà la mort.
Elle scrute, donc, avec une constance et une intensité peu communes, parfois guette ou aimante un regard. Elle en attend, mais sait dans le même temps donner beaucoup à travers lui.


"Sehir signifie regarder, mieux, regarder les autres, prendre plaisir à regarder les autres, vivre dans le regard qu'on porte sur autrui. Volupté de ce regard. Big brother. Sehir est un héritage turc.
La porte de la maison est ouverte. Une vache étendue occupe presque tout l'espace de l'unique pièce que la femme possède. La femme lui tourne autour sans cesser de verser des larmes mêlées de paroles. Elle se griffe le visage, puis se tait et caresse la tête de l'animal, désormais de pierre. Debout sur le seuil, ma mère enfant faisait
sehir avec les autres. Le sehir du voisinage et des inconnus ne dérangeait pas la femme. Elle était plongée dans son chagrin, les autres dans leur sehir. Chacun dans sa propre vie. Malgré la porte ouverte et la présence des gens, la voisine est seule. Elle n'a que sa vache morte en tête. Cette vache qui, à l'entendre, était sa fille, était tout ce qu'elle avait.
Ma mère avait des boucles noires et des yeux verts, elle était menue, joyeuse, aimait beaucoup les animaux et faire
sehir en groupe.
J'aurais aimé serrer dans mes bras cette petite coquine aux yeux verts et aux mains souillées de boue."


Ornela Vorpsi, Vert venin

 

On a apparemment pas mal hésité, du côté du Méjan, sur le meilleur titre à attribuer à l'ouvrage qui sortira pour finir, abandonnés Oui, voyager et Fragile est le voyage, sous celui de Vert venin, qu'il porte avec grand style. Ornela Vorpsi prédilectionne la pratique littéraire, c'est un fait. En photographe. Ce qu'elle est par ailleurs, et qui nourrit son écriture en l'incarnant. Et réciproquement : ses photographies de nus par exemple, entendent bien déborder l'exposition plate de corps érotisables. Les personnages, rencontres, scènes, réminiscences d'histoires entendues ou rêvées, sensations, détails, instants anodins, cruciaux... des deux livres de cette rentrée de janvier 2007 approchent ainsi leur lecteur telle une collection de clichés de la mémoire et de la fantaisie, en train de s'imprimer sur sa rétine.
Ornela Vorpsi photographe a beaucoup travaillé le rouge, et souvent évité de fixer les regards. La dominante verte est ici tout d'abord celle des yeux de la mère, fillette enjouée, et de sa broche dorée en forme d'abeille aux iris de simili-émeraudes dont la possession la comblait d'un bonheur naïf, reflétés des années plus tard dans ceux de la chatte qui fait la fierté de l'occupante d'un appartement parisien. Et puis des hollywoods farinés-prohibés, mâchonnés des jours durant lorsque par miracle ! Et encore et surtout l'"herbe vénéneuse" plantée au coeur des Balkans ; et la couleur du déracinement. Est-ce un hasard, je n'ai pu m'empêcher de me demander, si la redondance du vert, dans les mosaïques rouge vert bleu des filtres des capteurs photo ou vidéo numériques, est aussi ce qui permet de convertir l'intensité lumineuse, d'interpréter chromatiquement les niveaux de gris, au plus près de la perception de l'oeil humain ?

Un livre qui tombe à point nommé au moment des bilans de fin d'année, des résolutions pour la nouvelle et des bons voeux. Vivre et voir. A vous tous.

Ornela Vorpsi est née à Tirana, en Albanie, où elle a grandi et fait des études d'art, qu'elle a ensuite poursuivies à Milan. Elle réside à Paris depuis une dizaine d'années. Photographe, peintre et vidéaste, elle a publié en 2001 Nothing Obvious (Zurich, éd. Scalo) et a été pensionnaire en 2004 de la Villa Kujoyama à Tokyo. Ses romans et nouvelles sont édités par Actes Sud. Le Pays où l'on ne meurt jamais (2004), paru par la suite en Italie, y a obtenu les prix Grinzane Cavour du premier roman et Viareggio Nouvelles cultures européennes. Une précédente version de Tessons roses (Actes Sud 2007) est disponible chez Take 5 (Genève, 2006) sous le titre de Vetri rosa (photographies Mat Collishaw, texte Ornela Vorpsi, boîtier Philippe Cramer, graphisme Philippe Millot).

Alice Guzzini



Ornela Vorpsi
Vert venin
Traduit de l'italien (Sì, viaggiare) par Nathalie Bauer
Actes Sud 2007
13 euros


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:: note publiée par Alice Guzzini :: dans topolivres :: le mardi 2 janvier 2007 ::
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fini...

commentaire du mardi 20 mars 2007 à 16:39 :: dash

Je viens de finir le livre et je voulais vous remercier... je n'y aurais jamais été tout seul!!

Je passe au Salon du livre, en espérant vous croiser toutes les deux autour d'un café.

J.







dash

commentaire du mardi 20 mars 2007 à 19:19 :: un visiteur

C'était vous le livre de foot? (Jamais reçu)...Sauvent pensé, jamais eu le temps, vous raconterai





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