Commandé au multitalentueux Fausto Paravidino (30 ans, auteur, scénariste, metteur en scène, acteur, traducteur et désormais aussi réalisateur : son premier film, Texas, avec Valeria Golino et Riccardo Scamarcio, a été primé à Venise en 2005) par le Royal Court Theatre de Londres, il y a cinq ans, dans le cadre du programme international "Human Rights Focus", Gênes 01 fait retour sur les événements survenus en juillet 2001 dans la capitale de la Ligurie, transformée le temps d'un G8 d'assez sinistre mémoire en une sorte de capitale fantoche du monde, devenue en parallèle le point de ralliement de 300 000 No Global, manifestants altermondialistes qui entendaient opposer leur présence à la tragicomédie qui se donnerait là autant qu'aux dérives du libéralisme qu'elle balaierait à amples enjambées.
En 1992, Gênes célébrait fière et euphorique le cinq-centième anniversaire de l'arrivée de Christophe Colomb en Amérique. En 2001, la cité qui ouvrit ainsi le vieux continent sur le nouveau semble s'être constituée prisonnière. Gênes 01 se rappelle effaré les grillages, tireurs d'élite et hélicoptères qui bouchent le ciel, les blocs de béton, barricades diverses, véhicules blindés, les policiers par dizaines de milliers. Les hommes-grenouilles au cas où. Les violences culminant dans la mort d'un jeune de 23 ans, abattu d'une balle dans la tête par un carabinier, puis écrasé par leur Land Rover, et encore les passages à tabac.
Le théâtre de Paravidino est militant, avec ce que cela peut comporter d'excès. Chronique personnelle qui ne joue pas les reconstitutions fidèles, il interroge avant tout : les amalgames et les manichéismes, les liens de pouvoir entre économie, politique et justice, les responsabilités et les incohérences. Les démocraties et leurs gouvernants, bien au-delà de l'assassinat de Carlo Giuliani. L'enfilade des noms des Grands du Sommet, en ouverture de prologue - Bush, Poutine, Chirac, Schröder, Blair, Berlusconi, Koizumi, Chrétien -, résonne presque dans la tonalité absurde de l'inventaire des pièces que la police déclare avoir saisies à l'école Diaz - 2 cocktails Molotov, 1 trousseau de clefs, 4 bracelets à cabochons, quelques tee-shirts, 15 appareils photo, 3 téléphones portables, 1 thermos, 1 livre... Les volontés et les vérités qui échappent. Pourquoi tout cela et comment, fondamentalement, porter son époque dans un théâtre engagé et populaire.
Fausto Paravidino adopte dans Gênes 01 le parti d'une succession de voix brutes, non dialoguées, dont il choisit de ne pas borner la portée en précisant une quelconque distribution. Les comédiens, issus de l'Ecole du Théâtre National de Bretagne de Stanislas Nordey, quand ils se lèvent de la première rangée de spectateurs pour gagner le vide de la scène tout attenante du Théâtre Ouvert, à Pigalle, les incarnent d'un souffle, distinctement implacable. En bleu dans la lumière bleue, les avant-bras en suspens comme "un moment, l'instant" dans la chanson de Guccini dédiée à Piazza Alimonda (en écoute ci-dessus), le regard fouillant le néant du sens. Qui est celui d'entre eux, enfin, qui s'écarte sur le côté de la scène, sans la quitter tout à fait, jusqu'à l'épilogue ? On y entrevoit tour à tour Carlo Giuliani et Fausto Paravidino, et sa propre conscience de citoyen, éventuellement.
- Je sais qui sont ceux qui avec la fumée de deux gratte-ciel cherchent à couvrir le massacre de Gênes et une guerre injuste comme toutes les guerres.
- Une guerre programmée avant le 11 septembre et même avant le G8.
- Je sais qui a voulu couvrir les raisons de la contestation avec le massacre de Gênes. Je sais qui a voulu prouver avec les Black Block qu'un "monde différent" n'est pas possible sans violence.
- Je le sais.
- Mais je n'ai pas les preuves.
- Nous avons des images. Les images de Gênes.
- L'image de la tragédie moderne.
- Etonnée.
- Sans aucun sens
- et sans catharsis.
- Ce "WHY".
Fausto Paravidino, Gênes 01
Fausto Paravidino Peanuts - Gênes 01
Traduit de l'italien (Noccioline - Genova 01) par Philippe Di Meo
L'Arche 2004, Scène ouverte
11 euros
Mise en scène de Stanislas Nordey
Création du Théâtre National de Bretagne
Au Théâtre Ouvert, 4 bis cité Véron, Paris 18e (place Blanche, dépasser Quick, Moulin Rouge, Loco et O'Sullivans, puis emprunter à droite le passage pavé) jusqu'au 16 décembre. Réservations au 01 42 55 55 50.
Contrairement à ce qui avait été annoncé, Gênes 01 n'est pas présenté en alternance avec l'autre volet du diptyque de Fausto Paravidino intitulé Peanuts, lequel emprunte aux strips de Charles M. Schulz pour aborder "l'absence de conscience politique et morale d'une certaine jeunesse", mais chaque soir de cette semaine jusqu'à samedi, soit encore ce soir et demain, et repris samedi 16. Peanuts suivra du 11 au 16 décembre.
Stanislas Nordey sera l'invité de Pièces détachées sur Radio Campus Paris lundi 11 à 20h20.