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:: De la FIAC 2006 aux PAYSAGES d'Alain Blondel :: par Isabelle Rabineau :: vendredi 17 novembre 2006 ::

Poussez la porte de l'Elysée (à un jet de pierre)


Cette année, en pleine Fiac attitude, je divaguais sur les moquettes un rien gore du Grand Palais, dont les sols chaotiques et gris évoquaient par leurs tremblements les moutons en transhumance, alors que venant du ciel plus aucun boulon suicidaire ne semblait être à redouter. Je me laissais aller avec rien dans les poches à l'observation automatique qui permet à une oeuvre de transpercer le brouillard des curieux. C'est un des plaisirs de la foire d'art contemporain. Ces oeuvres et ces regardeurs qui se cherchent et parfois se croisent, dans un désordre absolu.

Julius Popp, bit.flow
Julius Popp, bit.flow (2005)
Galerie Jocelyn Wolff
J'oscillais entre Dubuffet et ses moues rieuses - en voilà un que l'on rencontre toujours pour la première fois - et l'abordage des oeuvres à tombeaux ouverts d'Adel Abdessemed vers lesquelles inexorablement je revenais m'assurer que je n'avais pas eu la berlue et que oui, j'aimais énormément cela. Elégance funèbre et précision calcinée, les chefs-d'oeuvre aigus de ce jeune talent sont présentés par la Galerie Kamel Mennour (voir aussi son actualité sur le site du Plateau). Après le spectacle revigorant des crânes de Philippe Cognée (Galerie Daniel Templon) et leurs drames intimes aux vanités presque allègres, je quittais le dur pour aller relever dans les serres installées Cour Carrée du Louvre les flux et reflux d'humeurs de la machine bit.flow ("prototype pumps, electronic devices, 45 m tygon tubes, silicon AK 100, coloured water") de Julius Popp à la Galerie Jocelyn Wolff. Enfin, je m'écarquillais les yeux devant les vertiges photographiés de Véronique Ellena (Galerie Alain Gutharc) puis devant les élongations majestueuses de Marc Desgrandchamps (Galerie Zürcher). Quelque chose du zoo, vu comme ça.

Plus profondément dans Paris, à la Bellevilloise, se tenait l'un des off de la Fiac, le Slick, succursale de l'art contemporain nettement plus trendy, où l'on riait enfin. Dans les oeuvres et au milieu des visages.

Virginie Barré, Bob
Virginie Barré, Bob (2003)
Galerie Parker's Box
C'est plus tard, bien plus tard, que je me fis la réflexion. La même que vous. Car vous avez vu, vous aussi, tous ces corps la tête dans le sac, ces échalas recouverts de survets idéalement nippés entre le dérisoire, l'arbitraire et le déguisement du rappeur des familles (Nike et autres sous-ipod) exhibés avec un art consommé du stylisme cynique. On imagine comment, quelques années après l'exhibition sensationnelle par Charles Saatchi des "Young British Artists" (YBA), on loue désormais en pack ces bandes de jeunes en fil de fer et silicone, pâles répliques de leurs grands frères anglais, que l'on installera dans son petit périmètre d'urgence, au milieu d'un loft glacé. Lorsqu'on les a assez vus, on les redonne aux galeristes en échange d'autres (les mêmes, quelques éléments de déco et de mode retouchés). Pas de casquettes qui traînent dans les halls d'immeubles mais à coup sûr, de la transgression pour cher : voilà qui est bon. On peut encore le dire autrement et de manière plus civile : le sujet désormais sorti tout à fait du cadre, saute hors du tableau. Simultanément l'on assiste à un retour à la figuration et à la sculpture, mais au sein d'une modernité qui fait fi des matériaux habituellement réquisitionnés. Et toc.

Après ça, évidemment, il n'y a plus qu'à aller se coucher ou à tirer l'échelle, ce qui revient au même, peu ou prou.

Anselm Kiefer, Das einzige Licht
Anselm Kiefer, Das einzige
Licht
(2006)
Galerie Thaddaeus Ropac
C'est alors, quelques petites semaines après la fin de la Fiac, ce jeudi 9 novembre, que baguenaudant de galerie en galerie, toujours rien dans les poches mais tout dans les yeux, encore extasiée par la justesse du pinceau de Kiefer en dialogue avec Paul Celan (Galerie Thaddaeus Ropac mais aussi Galeries Lambert, Long et Rumma), que je tombais nez à nez avec un grand paysage d'Alain Blondel. Manifestement un paysage d'humain rempli d'humains qui forment paysages. Soit.

C'était juste en face de la porte du Ministère de l'Intérieur, place Beauvau. Drôle d'endroit pour une rencontre. Mais justement, je me dis. Du Grand Palais à ces Palais où nous installerons bientôt nos nouveaux gouvernants, il n'y a qu'un pas. Un jet de pierre. Voilà qui donne à réfléchir.

De toute évidence il manque quelque chose "pour 2007" selon l'expression consacrée. Et c'est violent. J'entre dans la Galerie Nichido. Et là, je me dis immédiatement : en voilà un qui n'a pas besoin de jeter les corps hors de la toile pour leur offrir la liberté d'en sortir. Et ceci de plusieurs manières. En volant, en se réfugiant vers les bords, vers l'immensité de la superficie de la toile, vers ce fond et ses hors-champs qui rend les peintres fous, parce qu'ils ont les mains plongées dedans.

Alain Blondel, Paysages© Alain Blondel

Parfois les figures se glissent à force de superpositions, de reptations et de muscles noués dans la trame textile des toiles voire dans le noeud du bois et dans le fil du papier. Techniques mixtes et huiles, longs formats étroits et carrés de peinture, Alain Blondel passe à la question la figure en la chopant par son centre de gravité. Et là, ça respire. La famille, s'il en fallait absolument une pour vous mener jusque-là, ce serait Dubuffet, Fautrier, Soutter mais aussi Rembrandt dans sa Ronde de nuit. Circulaire, assemblée, désemparée : où ça va et pourquoi ?

Alain Blondel, Paysages© Alain Blondel

Les figures dont je vous parle ici sont souvent si discrètes qu'elles sont à la limite de l'étoile filante. Un passage éclair. Corps atténués, mais pas disparaissant. Toujours charnus et jamais, ah ça jamais, la tête dans le sac. Vous les attraperez par le clou d'un regard, une matière de lèvre, un ovale concret de la joue. Tel geste de couleur vous saisira en un instant que vous chercherez à renouveler, comme on appelle de toute son âme un rêve précieux afin qu'il nous soit restitué.

Alain Blondel, Paysages© Alain Blondel

Face à ces paysages de corps, je songeais à ce qui nous occupe sur internet, ici même : la solitude et la multiplicité. La singularité d'un blog et les échos infinis qu'il trouve sur la toile. Les mots-clefs qui vous mènent jusqu'à nous ; et ceux qui marquent la distance. Toujours seuls et pourtant sous le joug d'un logiciel programmateur induit en nous par la vie de la cité, sa connectique, ses échangeurs, sa vitesse, ses tuyaux absorbeurs de foules souterraines et de véhicules à la chaîne. Territoires qui échangent en dehors de nous leurs exiguïtés relatives, leurs compressions progressives, leurs frontières anémiées. C'est chacun pour soi et chacun plus un. Les collectivités et les tribus. Les adhérents du club d'une marque de portable et les abonnés à la newsletter de ce blog. Les membres de la famille et ceux de l'entreprise. Toujours multiplié, oui, mais par un. L'espace parcouru par Alain Blondel dans ses toiles n'a rien à voir avec les enclaves fétichistes et fonctionnelles dans lesquelles viennent paresser les figures kitch des mannequins de déco mondaine de l'art contemporain. L'espace des Paysages d'Alain Blondel est bondé et raréfié ; il suggère la suffocation et vous redonne plus d'air. Il vous ranime pour peu que vous passiez à travers le saisissement du premier regard. Blondel joue avec votre centre de gravité. Dedans / Dehors ? A l'envers / A l'endroit ? Si loin / Si proche ?

Alain Blondel, Paysages© Alain Blondel

Vous qui avez également erré à la Fiac avec rien dans les poches, un peu désabusé, parfois conquis, si souvent le désir mis à mal par les successions de répliques médiocres. Effrayé par ce goût de notre temps, si racorni. Vous qui attendez plus et mieux : poussez la porte de l'étonnante galerie japonaise Nichido. INSIDE : les paysages d'écorchés d'Alain Blondel. C'est plus que jamais à un jet de pierre de l'Elysée, sur le même trottoir, qu'il faut pousser la porte afin de voir qui se tient derrière.

Paysages d'Alain Blondel
Jusqu'au 20 décembre à la Galerie Nichido, 61 faubourg Saint-Honoré, Paris 8e.

Les prix des toiles s'échelonnent entre 1 200 et 7 000 euros.


En podcast, écoutez un extrait de Voisins complices écrit par Syto Cavé, poète et dramaturge haïtien, lu par Alain Blondel himself au sein d'une performance enregistrée en Haïti. Ce texte devenu spectacle, mis en scène par Syto Cavé, fut joué d'abord à Barcelone au Forum de la Culture en 2004, puis en Haïti en 2006. De nouvelles représentations sont prévues en 2007 à New York.

Le blog de topolivres remercie les artistes pour leur autorisation de reproduction.
La Fiac a eu lieu à Paris du 26 au 30 octobre 2006.




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:: note publiée par Isabelle Rabineau :: dans Choses vues - non vues :: le vendredi 17 novembre 2006 ::
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commentaire du mardi 21 novembre 2006 à 00:22 :: Le fantôme de la toile

Les commentaires se font un peu dessous cet hiver,sur le podcast.Un rapport avec le fond, la forme????





Pour en (sa)voir plus (2)

commentaire du mardi 24 avril 2007 à 23:39 :: topodoc

Le site internet d'Alain Blondel est ouvert à l'adresse http://www.alainblondel.info





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