Journal de bord du Club des 8-12 Animé par topolivres au Salon du Livre dimanche 19 mars (after #3)
Ce que vous avez vu si vous y étiez (et raté si vous n'y étiez pas !)
10 heures : le coin de la conteuse
Ce matin-là, notre conteuse Bertille Soullier n'ignorait pas que le combat serait rude. Plus encore que lors de sa première prestation, merveilleusement réussie, vendredi dernier. Au lieu des écoliers pré-inscrits à l'animation, le public "libre" des visiteurs du Salon ; en plus de l'appréhension du moment, l'angoisse de faire aussi bien que la fois précédente ; enfin, rançon d'un succès déjà grandissant, la présence sur le plateau d'un journaliste de France Ô, très pressé de l'interviewer entre deux contes. Défi relevé haut la main ! Bertille a tout simplement choisi de s'en remettre au récit ; son magnétisme subtil a fait le reste. Les hilarantes aventures de la petite Daboun'dao, qui dévore le lion après qu'il l'a dévorée (siiiii !), ont fait grandir les enfants et rajeunir les parents d'un coup d'un seul. Livres à l'appui, de La Pluie des mots d'Yves Pinguilly (Autrement jeunesse) à Comment sont nées les étoiles - Douze légendes brésiliennes (éditions des femmes / Antoinette Fouque), Bertille tisse les contes les uns avec les autres, lisant une histoire touchante de Véronique Tadjo (publiée dans le magazine "Planète Jeunes", qui paraît dans de nombreux pays africains francophones avec le soutien du groupe Bayard), puis faisant pousser dans l'imaginaire des enfants un "arbre à mille fruits" venu tout droit des légendes africaines. S'il a troqué ses traditionnels "Il était une fois" pour d'autres formes d'invocations tout aussi magiques, issues d'ailleurs, le conte l'a suivie dans tous ses voyages.
Le coin de la conteuse. Photo : Daniel Sachs ( contact). 12 heures : débat la langue des enfants
Disons la vérité, nous n'étions pas rassurés. Tout le monde s'accorde à dire qu'il existe un "langage des enfants", de la Titeuf-mania aux sms, mais les enfants allaient-ils nous croire sur parole ? Ce compte-rendu doit être d'abord un cri de victoire : lors du débat, tous les obstacles à l'expression d'un langage inventif et mobile, appartenant aux enfants, furent tour à tour pulvérisés. La timidité ? Peuh ! Une petite fille interviewée nous propose à brûle-pourpoint un néologisme de son invention : "vidéoser". L'interactivité ? Cause toujours : notre génial slameur, Toma Roche, offre au public médusé une improvisation tonique à partir du mot "vidéoser", justement. Le fossé des générations ? Va donc ! Pef, sérénissime créateur du Prince de Motordu (Gallimard jeunesse), loué par plusieurs générations de lecteurs, prouve que la "vie tordue" qu'il a inventée n'a pas d'âge - ses truculents malentendus ricochent à merveille sur la diatribe sauvage du slameur... Le prince de Motordu a beaucoup de petits frères. De son côté, Sylvie Thierry-Askevis, auteure de Zoé, la petite souris qui aime les mots (Bayard jeunesse), voit ses jeux de "vire-langue" et ses abécédaires se déployer sur le Salon : les enfants s'emparent des mots qu'elle leur livre, en acceptent les règles pour mieux les transgresser. Ce tohu-bohu verbal ne laisse pas l'illustrateur Mathieu Sapin insensible. Epoustouflé par la vivacité des petits lecteurs, il évoque avec sensibilité le langage des couleurs, comparant un crayonné réussi à une bonne réplique. Son comparse Riad Sattouf, absent pour cause de grippe carabinée, aurait sans doute adoré la lecture à plusieurs voix qui fut donnée à partir des planches de sa BD Jérémie (Dargaud) : en fond sonore, Pef assurait les bruitages ; Mathieu se chargeait des dialogues ! Exactement le débat dont nous rêvions.

Pef. Photo : Daniel Sachs ( contact). 14 heures : le coin de l'illustrateur, avec François Matton
Ribambelle de jouets cassés, une jambe de poupée arrachée, qui n’a jamais vécu un tel moment ? Que cela soit par notre propre faute ou par l’intermédiaire d’un tiers, nous nous sommes tous déjà retrouvés avec un morceau de nounours ou de soldat de fonte dans une main, une oreille ou un bras pelucheux de l’autre. C’est d’ailleurs peut-être pour cela que l’on y reste tant attaché, parce que justement ces jouets-là, les cassés, les détériorés, les dissemblables, possédaient cette nouvelle particularité unique dont ne dispose pas le jouet neuf. Jamais. "Une philosophie portative" des petits briseurs de jouets, que François Matton, auteur de Comment j’ai cassé mes jouets chez Petit POL éditions, a fait partager aux enfants pendant trois quarts d’heure magiques, presque transgressifs. Après une démonstration, tout en dessin rassurez-vous, de l’arrachage médité et concerté du bras de l’ours en peluche de Louis, vu par François Matton, ce sont les enfants qui ont eux-mêmes tenu à illustrer et raconter les aventures de leurs propres jouets fétiches. Qui une poupée à laquelle on a méticuleusement ôté un mollet, qui une voiture de police cabossée et sans portes aucunes, qui un power ranger à la chaussure haute démantibulée. On obtint ainsi une galerie de portraits abîmés et malmenés pour lesquels l’on finit par éprouver de l’attachement et de la tendresse. Les adultes ont d’ailleurs eux aussi fini par se prendre au jeu, témoin cette maman qui raconte passer son temps à raccommoder l’ourson de sa fille, celle-ci prenant manifestement plaisir à transformer son doudou à son idée, lui arrachant boutons et coutures. Malgré tout, c'est ainsi qu’il lui plaît, pas autrement. Un moment vécu en commun, qui finalement prit l’allure d’un conte collectif, chacun apportant sa pierre à l’édifice, évoquant ses souvenirs d’objets défectueux tant aimés. Bravo l’artiste !
15 heures : penser, avec Myriam Revault d'Allonnes, pour la nouvelle collection "Chouette penser !" chez Gallimard
"Chouette penser !", chez Gallimard, voilà qui donne d’emblée le ton. Analysons : la "chouette", animal diablement philosophique, et "penser", bien entendu, puisque le projet de cette toute nouvelle collection portée par Myriam Revault d’Allonnes pour Gallimard jeunesse (département Giboulées) est de donner aux enfants à partir de 10/11 ans un premier aperçu de ce que veut dire philosopher. A la rédaction de topolivres, nous sommes tombés en amour pour ces petits livres à la fois ambitieux et minces, qui n’effraient pas leurs petits lecteurs et leur donnent pourtant l’essentiel de ce qu’ils sont en droit d’attendre : poser les bonnes questions. Généreux, esthétiquement parfaits, intellectuellement irréprochables : il nous restait à tenter le grand saut avec les enfants et leurs parents venus au Salon du Livre ce dimanche 19, en face d’une universitaire émérite, rompue aux conférences publiques, certes, mais vraisemblablement moins habituée au nervosisme cyclothymique de la foule des grands jours du dimanche après-midi, 15 heures, au Salon du Livre. C’est bien simple, même les organisateurs du Salon n’y croyaient pas. "Vous n’aurez personne, nous doutons de la réussite de ce débat... très intéressant mais pour quelques happy fews." Notre mission : trouver le point d’équilibre entre l’auteure, le public, ados, parents, enfants. Faire en sorte de maintenir soutenue une attention portée sur la philo. Prouver que "penser" signifie un enjeu ce dimanche au Club des 8/12 ans. Et réellement, l’effroi nous gagna un court instant, tant la tâche paraissait ardue. Des enfants hystériques, courant de l’atelier d’illustration à celui d’écriture, des parents explosés de fatigue, les pull-overs roulés sous le bras, la poussette pleine d’eau et de biscuits de secours... Et puis Myriam Revault d’Allonnes a commencé à parler. Lentement, sûrement. Gaëtane, à ses côtés, semblait à la fois taiseuse et intéressée. Une passion froide envahissait son petit visage. Nous lui avons demandé de lire pour nous, elle a accepté. Elle lisait très bien, sans mettre de ton, avec le souci de rester neutre, comme son visage : imperturbable. Elle affichait 10 ans bien tassés et elle a lu, en véritable princesse, les premières pages des ouvrages de la collection depuis La Conversation, Pourquoi les hommes font-ils la guerre ?, Qu’est-ce qu’un homme ?, jusqu’à Regarder le paysage, merveilleux bréviaire contemplatif stationné quelque part entre la philo et l’histoire de l’art. La parole tournait, de plus en plus libre. L’auteure expliquait la curiosité, les origines de la philosophie, le pourquoi de cette collection qui apporte des angles et des éclairages sur la mort, la vieillesse, la parole, dans une société qui déritualise tout sans cesse. Une petite main s’est alors levée. Un serre-tête blanc, un petit sous-pull crème, et des pantalons noirs. Cette allure filiforme des gamines d’aujourd’hui entre Barbie et Lorie. "- C’est quoi être un homme ?" a-t-elle demandé en dodelinant de la tête. Myriam Revault d’Allonnes avait réussi le lancement de sa collection. Et au Club des 8/12 ans, nous n’avions pas joué à débattre avec les grands des petits. Les petits et les grands avaient conversé une heure durant. On pourrait même oser dire qu’ils avaient respecté la règle du jeu : "penser".
|