:: Michel Schneider, MARILYN, DERNIERES SEANCES (prix littéraires 2006) :: par Isabelle Rabineau :: dimanche 29 octobre 2006 ::
En 2005, François Weyergans faisait triompher la maison d'édition Grasset, en obtenant le prix Goncourt avec Trois jours chez ma mère. Jonathan Littell, annoncé vainqueur maintes fois pour ses Bienveillantes, va-t-il réellement l'emporter ? Ou bien est-ce Marilyn, dans une ultime séance avec notre inconscient rejouée, qui séduira les jurés littéraires français ainsi que tous les lecteurs ?
Depuis août 62, ses adorateurs ont vu défiler légions de livres, films et documentaires. 4 août 1962, c'est la date du décès de Norma Jeane Baker et aussi la date de naissance du mythe Marilyn.
En 2006 Michel Schneider, dans Marilyn, dernières séances, publié chez Grasset dans la collection dirigée par Martine Saada, fait en sorte que Marilyn écrive son destin. La voilà qui rejoint Louise Brooks dans le panthéon des actrices aux corps inséparables de leurs mots / maux (écrits ou cités).
On savait déjà beaucoup de choses. Par exemple, qu'elle n'était pas l'idiote qu'elle adorait donner en pâture à ses regardeurs. Michel Schneider va beaucoup plus loin, dans son fascinant livre, moins pulsionnel que tactique, moins amoureux que réellement épris. Plus proche parce que plus loin d'elle.
La replaçant dans les images au milieu desquelles elle se perdait pour exister, croisant le point de fuite de son regard flou, prenant entre ses bras son image tremblante, il se penche sur ce corps iconique et en exprime les liens pertinents qu'il entretient à la fois avec le royaume des images et celui des mots. Unique point de jonction : l'inconscient, le sien, qu'elle tenta de faire "jouer" dans sa propre vie.
Alors que tous les livres écrits sur Marilyn se cognent contre l'écran (par elle-même disposé entre elle et ses narrateurs), Michel Schneider réussit à trouver la distance juste pour la suivre à la trace, dans la rue, chez son psy, dans Hollywood ou Manhattan, autant de zones topographiques et névralgiques cruciales qu'il restitue admirablement. Il y a du Sunset Boulevard, du Je hais les acteurs dans le livre de Schneider, soit cette mélancolie sèche et inventive qui se passe de tout romantisme, de tout naturalisme.
La réussite de son livre, c'est la comédie du cinéma qui se rejoue lentement devant nos yeux, la pavane de la séduction qui montre tous ses dessous et surtout la peur, vertigineuse, qu'il ose regarder en pleine face. Pour elle.
Penché sur le corps et l'âme de Marilyn comme un artiste sur une oeuvre d'art très contemporaine - ce qu'est devenue absolument et par tous les pores de sa peau luminescente Marilyn -, Michel Schneider pose dans ce livre son regard rageur et sans concession. J'ai pensé à Erich von Stroheim, souvent, à Arthur Miller, parfois. Et il n'est pas sûr que les Rapaces de Stroheim ne soient pas féminins, que Marilyn n'en fasse pas partie.
Et l'auteur de batailler avec ce mythe si petit et si grand sans jamais être pris au piège par lui.
Et c'est ainsi que Marilyn rejoue, une fois encore, en 2006, une ultime séance, une énième sortie de scène.
"- Et vous que faites-vous ? avait-il demandé à la blonde qui buvait coupe sur coupe pour se donner le coeur de parler ou de se taire jusqu'à la fin de la soirée.
-"I am in pictures, avait-elle répondu, ce qui veut dire : Je joue dans des films, mais aussi : Je suis dans les images.
(Face à face Vladimir Nabokov / Marilyn Monroe relaté par Michel Schneider p. 90.)
Photos : Marilyn Monroe dans Les Désaxés (John Huston 1961).
Si vous souhaitez réagir à cette note, cliquez ici. Votre message s'affichera ci-dessous.
on verra
commentaire du mercredi 1 novembre 2006 à 10:47 :: Pierre
Curieux de voir ce qui va arriver à Schneider. Jusqu'à présent, vous avez eu tort en ce qui le concerne pour les prix littéraires. Mais vous pensiez peut-être au Goncourt?
On verra oui
commentaire du mercredi 1 novembre 2006 à 11:51 :: alice
Je parierais bien pour le Renaudot, perso...
Mais l'édito Weyergans de topo 19 était antérieur à la proclamation du Goncourt 2005, wasn't it ?
Enfin bref, bonne journée !
A propos de Michel Schneider
commentaire du mercredi 1 novembre 2006 à 18:40 :: isabelle
Bon ! Les paris se prennent, je vois. Pour ma part, il y a un vrai Goncourt, le livre de Pierre Senges "Sort l'assassin, entre le spectre", chez Verticales (voir article sur ce blog), le seul livre qui scrute le contemporain avec autant d'acuité (voyez comment les prochaines élections présidentielles se réfléchissent dans le Macbeth soulevé du tombeau par Senges). Cependant, dans la liste restante, il est indéniable que l'ouvrage de Michel Schneider est le plus abouti, le plus passionnant et le plus énigmatique : sur les secrets qui le constituent et qui ne relèvent nullement des rapports entre Marilyn et la psy ou le cinéma mais bien sûr d'abord du regard de Schneider sur Marilyn. Regard affûté, brillant, etc... tout ce qu'on voudra mais surtout ceci : la manière qu'a Schneider de prendre Marilyn puis de l'abandonner, de ravir ses mots pour s'en emparer avant de la laisser choir, de l'observer à distance sans jamais user du rapport sexuel - ce qui se fait d'ordinaire à son sujet. Ce style, intense et souvent brutal, sur lequel je revenais souvent dans ma lecture. Cette manière de "briser là" avec un mythe tout en sachant que c'est impossible.
Marilyn, dernières séances : prix Interallié 2006
commentaire du mardi 14 novembre 2006 à 23:50 :: topodoc