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:: Andreï Guelassimov, L'ANNEE DU MENSONGE (entretien) :: ABBA, THE WINNER TAKES IT ALL :: par Isabelle Rabineau :: vendredi 20 octobre 2006 ::

Entretien avec Andreï Guelassimov :
L'Année du mensonge



(bande son : The Winner Takes It All, ABBA 1980)

Andreï Guelassimov + détail de couverture © Larissa Bertonasco de L'Année du mensonge
Andreï Guelassimov + détail de couverture © Larissa Bertonasco de L'Année du mensonge

L'entretien qui suit a été réalisé le 12 octobre dans les locaux d'Actes Sud en compagnie de Miriam Bridenne, attachée de presse d'Andreï Guelassimov. Conversation souvent à bâtons rompus, ponctuée de rires et de chansons entonnées par Guelassimov, ce court moment passé avec lui en apprendra beaucoup à ses lecteurs, notamment à propos de données biographiques d'importance pour qui aime ses livres. On y découvre également que L'Année du mensonge qui paraît ces jours-ci chez Actes Sud est en réalité le premier ouvrage publié par l'auteur en Russie. Fraternels, étrangement mélancoliques en même temps que burlesques, découpés en séquences homogènes - et proches en cela du montage cinématographique -, les romans d'Andreï Guelassimov ouvrent très directement sur la Russie contemporaine. L'auteur nous fait part, à ce propos, de son goût pour l'écriture cinématographique. Off, il nous avouera également son désir de devenir un jour lui-même réalisateur. Pour l'heure il adapte pour la première chaîne russe une nouvelle de Tolstoï (voir Russie.net), consacrée (déjà !) au conflit russo-tchétchène. Né en 1965 à Irkoutsk, en Sibérie, Andreï Guelassimov a d'abord suivi au GITIS (l'Institut d'études théâtrales, voir Wikipedia.org) les cours du metteur en scène Anatoli Vassiliev, avant d'enseigner la littérature anglo-américaine à l'université. Dans tous ses livres, liberté de ton et d'esprit voisinent avec une vision très personnelle, parfois très pragmatique, du monde. Peu enclin à "plaire" et, par exemple, à donner aux européens de l'ouest les clichés slaves qu'ils aiment à entendre, les propos d'Andreï Guelassimov, s'ils heurtent parfois notre conscience politique très consensuelle, ont toutefois le mérite d'ouvrir différemment le débat. Enfin, pour les internautes qui n'auraient pas lu les livres d'Andreï Guelassimov, notamment La Soif, il va de soi qu'aucun n'épargne les difficultés de la liberté d'expression en Russie, la langue de bois ou encore la tentation névrotique de la guerre. C'est là l'essence même de l'oeuvre de l'auteur.
Isabelle Rabineau


topolivres : Je souhaite pour commencer que l'on évoque la journaliste russe Anna Politkovskaïa, assassinée le 7 octobre à Moscou. Il me semble que votre vision de la société russe est défaite des grands clichés désormais éventés autour du bloc soviétique. Dans vos livres, on descend profondément dans le tissu social russe. Que déduire de ce crime ?

Andreï Guelassimov : Je pense que le meurtre d'Anna Politkovskaïa est lié au meurtre très politique d'un banquier assassiné à Moscou la semaine précédente. C'était un homme très influent en Russie, bien plus que la journaliste Anna Politkovskaïa. Cependant, quelqu'un cherche à déstabiliser le pays. Ceci arrive juste au moment où Poutine va devoir céder sa place. Cette année est la dernière où il peut légalement se maintenir au pouvoir. Ceux qui ont fomenté cet assassinat veulent montrer que la situation ne sera plus aussi stable qu'avec Poutine.

t. : Cette démonstration de force arrive comme par hasard, au moment où la crise géorgienne s'intensifie. Peut-être une action sert-elle à en dissimuler une autre ? On connaissait moins la journaliste en Russie qu'en France ou en Allemagne, parce qu'elle n'avait tout simplement pas voix au chapitre. Peut-être voulait-on également s'assurer qu'elle ne ferait pas avec les Géorgiens comme précédemment avec les Tchétchènes, un barrage médiatique à l'ouest.

A.G : Ce crime serait lié à la crise géorgienne ? Je ne sais pas. Quelque chose est en train de bouillir. C'est plus compliqué que ce que vous dites. La bouilloire est en surchauffe. Quelqu'un cuisine une soupe, et ajoute des épices... Ce mets est préparé à notre attention, vous comprenez. La politique est essentielle en Russie et la politique russe est également essentielle sur la planète. Quelque chose est en train d'arriver et va continuer de se produire.

t. : Ce livre donne une vision très précise d'une jeunesse qui doute, possède dans le même temps une histoire littéraire forte, qui l'accompagne. C'est le cas avec Tchekhov et La Cerisaie. Comme si la situation vécue par les personnages venait s'installer soudainement en pleine répétition de Tchekhov.

A.G : Je l'adore, c'est un génie, lui et Tolstoï.

t. : Sur cette inscription de la réalité contemporaine en plein Tchekhov... je vous attends.

A.G : Il existe une réelle concordance des temps. La fin du XXème siècle en Russie rappelle la fin du XIXème siècle. La société n'est pas stable, nous avons perdu quelque chose et nous sentons ce manque. C'est pourquoi nous sommes devenus ironiques, nous éprouvons de la compassion pour nous-mêmes, et nous cherchons à analyser tout ce que nous faisons. Nous analysons à outrance. Par exemple, pourquoi est-ce que je veux ce café ? Pourquoi le sucre est-il blanc ? Voici l'esprit russe. Toujours. Je suis moi aussi devenu ironique envers moi-même. Je ne lis pas mes collègues écrivains pour cette raison : ils ne sont pas suffisamment ironiques. Ils sont si sérieux, si graves, pleins de pathos. En vérité ils sont pathétiques.

t. : Je n'évoquais pas seulement l'obédience tchekhovienne. Lorsqu'ils jouent Tchekhov c'est leur vie même qu'ils mettent en jeu.

A.G : C'est une répétition d'étudiants.

t. : Et le narrateur croit qu'ils parlent des choses de la vie. Mais c'est aussi du Tchekhov et cette similitude est extraordinaire.

A.G : C'est un jeu ; il pense que c'est la vie.

t. : C'est le plus beau passage du livre. Son coeur.

A.G : C'est aussi le plus intense des mensonges. Ils pensent avoir affaire à la vie mais c'est du théâtre qu'ils ont devant eux. Et le théâtre, en même temps, c'est de la vie. C'est l'idée de Shakespeare, la vie est un théâtre et nous ne sommes que des acteurs. C'est ce que j'aime le plus, ce moment dans le livre.

t. : L'un des personnages principaux, Marina, est un miroir. Purement et simplement.

A.G : Les critiques russes n'ont pas compris ce personnage. Ils m'ont dit : "Mais elle n'est pas dans le livre, ce n'est pas un personnage achevé !". Elle est un miroir, qui reflète tout le monde ; elle est ce que les autres voient dans le miroir, la manière dont ils voient la vie et l'amour.

t. : Tous les personnages se définissent ainsi dans les regards les uns des autres. C'est le cas de Sacha-Mercedes, par exemple, ce jeune homme apeuré, prêt au pire et pourtant si désarçonné par la vie.

A.G : Je l'aime aussi. Drôle de type, si stupide ! Je l'ai vu à Moscou, au théâtre académique. Une troupe à Moscou a commencé à répéter ce roman pour le théâtre. Dès que j'ai vu l'acteur qui jouait le fameux Sacha-Mercedes, j'étais mort de rire. Sacha est stupide, naïf et gentil. Il croit tout ce qu'on lui dit. Tout le monde ment, mais lui croit tout. C'est pour cela qu'il a des problèmes.

t. : Les véritables amours de sa vie sont des automobiles...

A.G : J'ai rencontré un gars comme ça.

t. : Mais les hommes sont obnubilés par les voitures, c'est un archétype, non ?

A.G : Pas tous. Je ne conduis pas, moi, je n'aime pas ça, et je connais nombre d'hommes qui n'aiment pas les voitures. C'est trop nerveux pour moi, un volant.

t. : Vos personnages sont en métamorphose.

A.G : L'idée était de changer tout le monde : Mikhaïl le narrateur, et aussi Serioja, qu'il est censé surveiller. Marina ne change pas car elle est un miroir. Elle dit : "Tu vois ce que tu veux en moi, mais je n'existe pas, je suis un miroir". Sacha change énormément car il croit et fait ce qu'on lui dit de faire. Il est particulièrement grossier, au début (j'espère que Joëlle Dublanchet ma traductrice a bien rendu ça), car les gens que je connais parlent de cette façon. (Il imite et joue sa propre épouvante devant ces mots d'argot.)

t. : Votre place du marché est une cour des miracles, à la fois médiévale et contemporaine. C'est une vision hallucinée du Moscou d'aujourd'hui avec le dollar roi et le rouble qui ne vaut plus rien.

A.G : C'était terrible, un véritable enfer ! Le marché, dans chaque ville, était l'endroit où c'était le plus perceptible, lorsque l'Union soviétique a disparu pour de bon. Tout le monde devenait cupide, n'importe qui pouvait vous tuer pour un peu d'argent, pour un privilège. Il fallait être très prudent, c'était franchement dangereux. Et pareil à la télévision, partout. Je détestais cela. La vie a un peu évolué, mais la Russie reste la même. Les gens sont toujours aussi pauvres, et ils ne savent pas ce qu'ils veulent. Ils pensent qu'ils veulent gagner de l'argent. Mais c'est juste ce qu'ils croient. Etre riche : pour être riche, il faut accepter des responsabilités et travailler dur, pour sa famille et ses employés. Or pour la plupart des gens, être riche signifie simplement posséder un bateau et une villa quelque part en Italie. Le problème du peuple russe est avant tout le bas niveau culturel. Cela doit changer. Il faudrait mettre de l'argent dans l'éducation. Mais le gouvernement le place ailleurs, dans le pétrole, la mafia, les armes, etc.

t. : Cette vision quasi médiévale du marché me semblait tellement plus juste que les clichés sur les oligarques, ce théâtre d'ombres qui cache l'essentiel.

A.G : Sûrement. Lorsque j'étais étudiant, mon professeur de littérature médiévale me disait qu'en ce temps-là, il était impossible d'aller chercher son pain sans une arme. Il fallait se protéger. Nous ne connaissons pas tout à fait la même situation, mais il est impératif d'être très rapide, de comprendre immédiatement ce qui se passe. Tout va à cent vingt à l'heure. J'apprends à ma femme à repérer tout de suite qui est dangereux et qui ne l'est pas, dans le métro, dans la rue... C'est ça la Russie de tous les jours.

t. : Cette ambivalence entre la modernité, ces flux et reflux d'argent, et l'aspect rugueux, médiéval, des codes sociaux est assez folle.
(Andreï Guelassimov demande une aspirine.)

A.G : C'est vraiment dangereux et intéressant, aussi. Ce danger, c'est comme une drogue. La Russie est riche, maintenant. Pleine d'énergie. Il n'est pas ennuyeux d'y vivre. Si vous aimez les jeux, bienvenue dans mon monde... (imitant un croupier de casino.)

t. : Moscou semble plus intéressante que Berlin ou Paris.

A.G : Un artiste doit avoir faim de produire, et les artistes russes ont faim.

t. : (Est-ce ma faute si vous avez la migraine ? Je demande, un peu inquiète.)

A.G : Non, c'est la Russie qui me monte à la tête. C'est la boisson d'hier. J'ai soif. C'est à cause de ce livre, La Soif. Je ne buvais pas avant d'écrire ce roman ; pour comprendre mon personnage, j'ai commencé à boire. Des tas de verres de vodka. Maintenant je sais. Je sais de quoi je cause. L'Année du mensonge est drôle, pas comme La Soif, un tantinet tragique... J'ai essayé d'utiliser mon humour. Après ce livre, j'ai été invité par la première chaîne de la télévision russe à écrire des comédies et des scénarios. Voici mon pass. (Il montre sa carte avec un mélange de dérision et d'orgueil. Sur la carte, les établissements de la télévision ressemblent plus à un complexe géant hollywoodien qu'à une tour de télé. Le dessin en noir et blanc est réalisé dans une esthétique post-constructiviste.)

t. : A la fin de l'ouvrage, c'est l'enfant qui prend la parole.

A.G (il poursuit son propos sur la télévision russe, en intégrant l'enfant de son livre à la notion de famille) : A la télévision russe, on est censé représenter l'idéologie gouvernementale, en particulier sur la chaîne pour laquelle je travaille, puisqu'il s'agit indéniablement d'une chaîne du gouvernement. Vous savez ce qu'ils m'ont dit, quand j'ai commencé à écrire des sitcoms pour eux ? Ils ont dit : "Attention, nous ne voulons pas de bandits, pas de violence, juste des familles heureuses ou malheureuses". Ils tentent ainsi de changer les mentalités en Russie, en niant les côtés sombres de la vie, de transformer la psychologie des classes défavorisées qui s'abrutissent devant la télévision. C'est très intéressant : une nouvelle tendance. Ils ne veulent plus de coups de feu, plus de violence. Ils veulent de la famille souriante. En réalité, vous savez, L'Année du mensonge est mon premier livre : je l'avais écrit avant Fox Mulder, pour mes étudiants.

t. : Une question plus technique entre guillemets : tous les personnages cherchent leur place, à part le soldat, archétype qui revient dans tous les livres. Sacha-Mercedes, par exemple, est un soldat déserteur. Il demande à se faire casser la jambe pour échapper à la guerre. Mikhaïl dit à propos de Sacha : "Il accepte d'être mon otage car lorsque l'on dit à un soldat de se tenir à une place il y reste". Je trouve cette remarque fort intéressante. Dans La Soif, vous formez une réflexion sur ceux qui rentrent de Tchétchénie. Il est très difficile pour un soldat qui revient de la guerre de suivre l'évolution du pays, car il est cassé. C'est frappant, ces deux types de personnages dans vos livres.

A.G : Vous pensez que les soldats représentent un corps à part ?

t. : Oui.

A.G : C'est important pour moi. Absolument. Parce que mon père était officier dans la marine, à bord des sous-marins. Mon grand-père a combattu durant la seconde guerre mondiale. Je souhaitais moi aussi devenir officier, donc je me suis orienté vers l'école de la marine, mais comme je portais des lunettes, ma candidature a été refusée. Aujourd'hui encore, je ne peux regarder une émission à la télé sur ce corps d'armée sans avoir les larmes aux yeux. C'est une forme précise du courage personnel et collectif. A bord du bateau, on ne peut laisser tomber les autres. C'est la règle de la fraternité. Il existe une Loi dans les sous-marins : "On reviendra tous ensemble ou pas un seul d'entre nous ne survivra". Ce n'est plus toi et toi ou toi sans lui : c'est tous ensemble. On s'identifie aux autres, on est chacun responsable des autres. L'idée de l'armée, les personnages de soldats sont importants pour moi, c'est vrai. Il n'y a jamais d'abandon. Quelqu'un se tient derrière toi, veille sur toi.

t. : En Europe de l'ouest on ignore souvent les pertes gigantesques de l'armée russe alliée, durant la seconde guerre mondiale.

A.G : Nous avons perdu 20 à 25 millions de personnes, civils et soldats confondus.

t. : Poutine lui-même est un produit de l'armée, il vient du FSB, du renseignement. Il y a une importance de l'armée en Russie, toujours pertinente, qui nous permet de saisir une frange de la population invisible autrement. Et cette frange apparaît dans vos livres.

A.G : Chaque garçon en Russie doit aller à l'armée. C'est obligatoire. Cela ne changera pas, même si progressivement la durée est réduite. Actuellement elle est d'un an et demi, auparavant c'était deux ans. En 2008 ce ne sera plus qu'un an. Mais ce sera toujours obligatoire.

t. : C'est très dur ? (A lire vos livres on s'en doute.)

A.G : Oui... C'est l'aventure. Pour des enfants de 18 ans. Avec des armes, ils sont cruels comme tous les teenagers. Ils se retrouvent dans un espace restreint, à proximité les uns des autres, sans femmes. Juste avec des officiers. Donc fatalement il y a des rivalités et beaucoup d'humiliations. Si vous ne vous battez pas dès la première nuit, vous serez embêté tout le temps. C'est le processus habituel. Même si vous y perdez des dents, et vous fracturez des os : il faut le faire.

t. : Dans l'inconscient européen récent, il y a cet événement terrible, vieux de six ans, lorsque les Russes ont vécu durant trois jours l'horreur du Koursk, ce sous-marin que le gouvernement russe a laissé s'enfouir dans les profondeurs. L'affaire n'a jamais été totalement élucidée, mais l'on a pensé que ce sous-marin était nucléaire, ou porteur de secrets trop importants pour être dévoilés aux yeux du monde. La mort en eaux profondes de ces hommes reste un traumatisme grave (voir Le Monde-diplomatique.fr).

A.G : C'était un mensonge. On a affirmé qu'ils étaient encore vivants, qu'on les entendait crier. Mais je crois qu'ils sont morts tout de suite.

t. : Il existe un vrai plaisir à mentir... mentionné par vous et vos personnages.

A.G : Je connais les moyens de mentir. J'aime mentir. C'est une façon d'exercer son imagination. Je me rappelle lorsque j'avais 15 ans, nous avions décidé d'échapper aux cours pendant une journée. On venait d'apprendre la mort de Brejnev. Le lendemain, on nous a demandé où nous étions passés. Nous avons répondu que nous étions incapables de nous rendre en cours tant nous pleurions la mort de Brejnev. On nous a dit "Vous auriez pu pleurer à l'école", mais nous avons rétorqué que c'était là le pire jour de notre vie. Pour moi, c'était un mensonge merveilleux, car bien sûr nous ne pouvions être inquiétés pour cela. Brejnev était comme une idole. Il était resté au pouvoir pendant 17 ans. Certains de nos professeurs pleuraient réellement. Quand Staline est mort, là le pays entier pleurait : comment faire, après ? Maintenant ils savent. Bye bye Staline. Il reste juste des écrivains comme Axionov et Bitov, pour continuer à parler de Staline... C'est lassant. (Il fait mine d'empoigner un porte-voix.) Je vous le dis, il est mort ! Depuis un moment.

t. : Ils souffrent, peut-être.

A.G : Non, c'est un produit qu'ils vendent. Il faut avancer.

t. : La presse en Europe a beaucoup dit que les médias russes mentaient. On connaît La Pravda, et qui dit vérité unique dit mensonge.

A.G (il se marre et fait le tribun) : Mais c'est un excellent titre pour un quotidien, non ? "La Vérité". Il n'y a pas un autre pays au monde où l'on aurait osé cela.

t. : D'où l'importance du mensonge.

A.G : Si vous voulez survivre dans l'univers de la Russie contemporaine, vous devez maîtriser l'art du mensonge, impérativement. Regardez nos leaders : ils passent leur temps à mentir. A vous ensuite de deviner ce qu'ils sous-entendent, ce que vous n'êtes pas supposé savoir... Une sorte de code à déchiffrer.

t. : Le lecteur se demande ce qu'il croit. Parfois il est lui-même son propre menteur. Il a cru Serioja, puis plus du tout, etc.

A.G : Pour mes personnages, c'est peut-être le point le plus important : comprendre que l'on peut mentir à tout le monde, mais pas à soi-même. Sinon on est perdu. Pour Serioja c'est essentiel. J'ai compris cela à 25 ans : à quel point il est aisé de se mentir à soi-même ainsi qu'aux autres.

t. : Serioja est un personnage ingrat avec lequel la vie est ingrate aussi. C'est un réceptacle d'amertume. Le lecteur n'éprouve pas d'empathie pour lui, ni de sympathie. Serioja ne veut pas mentir et donc il ne séduit personne. Mais il est le garant du non mensonge (pour nous Serioja c'est l'auteur lui-même, toujours en retrait).

A.G : Probablement. Peut-être. Je pense, personnellement, que la vie est loyale. Mais mes personnages l'ignorent. C'est au cours du livre qu'ils le comprennent. Au départ, ils se disent : "Je n'ai pas d'argent, c'est injuste". Or ce n'est pas ainsi qu'il faut raisonner. Si, la vie est juste, et tu obtiens ce qui te revient. Tu mets en place ta destinée, tu as le résultat de tes propres actions.

t. : C'était déjà la morale de La Soif. On obtient ce que l'on dessine.

A.G : Oui. J'accepte la vie telle qu'elle est. Pas négativement. Ni positivement. Je sais qu'elle a des côtés cruels.

t. : Cependant j'insiste, il y a un phénomène d'étrangeté autour de Serioja. Sacha est enfantin, Serioja est étrange. Je peux dessiner tous les personnages. Sacha, Marina, le père de Serioja, les amis de Marina... Pas lui.

A.G : Les amis de Marina sont vrais. Ce sont des acteurs formidables. Nous étions tout le temps ensemble, à l'époque où j'apprenais le théâtre (avec Vassiliev).

t. : C'est dur d'être Lina, la stupid girl, bimbo et bobo.

A.G : Je l'ai oubliée ! J'ai produit 600 pages de dialogues cet été... d'où mon oubli.

t. : Une ultime question sur ces endroits retirés du monde, apaisés, au coeur de votre livre : une rue glacée, une forêt...

A.G : Ce sont des lieux qui existent, que j'aime. Dans Moscou et à l'extérieur. J'y habite en ce moment. Nous avons ces chevaux, au milieu de la forêt. C'est un peu comme la Norvège. Un lac, avec autour des collines, du sable blanc. Et les gens montent les chevaux.

t. : La violence va de pair avec l'apaisement. Les chevaux ne veulent pas être montés. (Il imite le nomade décrit dans le livre sur un cheval imaginaire.) Vos livres font montre d'une vraie science du geste, et donc de la description rapide.

A.G : J'écris de plus en plus comme pour le cinéma. Lorsque j'écris un roman, je pense à l'emplacement de la caméra etc., comme s'il s'agissait d'un scénario. Je produis actuellement un film pour la télévision à partir d'une nouvelle de jeunesse de Tolstoï, qui traite de la guerre de Tchétchénie, il y a plus d'un siècle... Les comportements sont demeurés les mêmes. Anna Politkovskaïa accusait les soldats russes de refuser de rendre les corps aux familles, et parfois de les vendre. Ouvrez Tolstoï !!! C'est déjà présent dans ses livres. Les Kazakhs russes faisaient du business avec les corps tchétchènes. Pourquoi ? C'étaient des chasseurs, des guerriers avec fusils et couteaux. S'ils avaient des armes, c'est qu'ils étaient non pacifiques. Les corps valaient cher. Les familles les rachetaient, et cela paraissait normal. Ce qui a changé considérablement, c'est le regard de la société là-dessus.

t. : Et les droits des hommes.

A.G : Oui. Mais c'était une mort décente selon le code de dignité russe, chez Tolstoï, en pleine conquête de l'est et du sud. Même chose avec les Sibériens. C'était la fin du XIXème siècle, lorsque Tolstoï évoquait le cannibalisme. Il fallait survivre. Je ne suis plus impliqué politiquement mais j'ai désormais un point de vue historique sur les événements. Ainsi va le développement des civilisations. Prenez l'empire romain, son expansion. César est venu en Gaule, a occupé le territoire, puis Rome a été brûlée. C'est la loi de la conquête. Flux et reflux. Les plus forts gagnent. C'est aussi la chanson d'Abba (il chante) The winner takes it all. Je suis écrivain, ma voisine commerçante. J'écris pour la télé car les Dieux ou je ne sais qui m'ont donné ce talent. Mais je ne sais pas pourquoi ils m'ont choisi. Je gagne plus qu'elle, il y a de la compétition, c'est comme la guerre. Si j'étais une personne strictement morale, je lui donnerais mon appartement. Mais je ne veux pas lui donner. Je me sens donc toujours coupable. Nous sommes dans un rapport de ce genre avec les Tchétchènes. Le sort réservé aux Géorgiens est un autre scandale. Nous sommes amis ; ils sont chrétiens, ils sont du sud, et pacifiques. Ils étaient oppressés sur leurs frontières ; l'armée russe est arrivée. Tout ceci a à voir avec les USA : des opérations de la CIA, selon moi. Ils voient d'un mauvais oeil ce qui se passe en Ukraine. Et puis il y a la Biélorussie. Les USA ne veulent pas perdre leurs bastions à l'est. La guerre froide n'est pas finie.





Andreï Guelassimov (Андрей Геласимов)
L'Année du mensonge
Traduit du russe (Год обмана, God Obmana) par J. Dublanchet
Actes Sud 2006, Lettres russes
20 euros


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Правда

commentaire du lundi 23 octobre 2006 à 13:40 :: alice

A la recherche de traces des téléfilms évoqués ci-dessus, je tombe dans l'édition anglophone de la Pravda sur un article consacré aux talkshows de Tatiana Tolstoï, lequel si je comprends bien me signifie qu'Andreï Guelassimov serait un excellent écrivain de littérature féminine. A la lecture de La Soif et à vous entendre, ça me chiffonne un peu...
Le papier en question :
http://english.pravda.ru/society/showbiz/4701-1/

Si vous voulez tout savoir, par le menu haché menu, du séjour de Sharon Stone à Moscou pour l'ouverture de la boutique Christian Dior, c'est par là aussi.
"Sharon Stone en visite à Moscou porte des sous-vêtements chauds" :
http://english.pravda.ru/society/showbiz/20-10-2006/85152-Sharon_Stone-0
Le détail des éléments de lingerie en flanelle est ensuite laissé aux bons soins de l'imagination du lecteur. Il faut dire qu'ils semblent très forts en titres.
Voir "Gagarine fut enlevé par les extraterrestres" (édition italienne, pas vu dans l'autre) :
http://italia.pravda.ru/russia/15-10-2006/3472-0
Pardon pour la divagation.





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