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:: Antonia Arslan, IL ETAIT UNE FOIS EN ARMENIE (entretien) :: par Alice Guzzini :: lundi 9 octobre 2006 ::

Entretien avec Antonia Arslan :

Il était une fois en Arménie



topolivres : Revenons pour commencer sur les remerciements que vous adressez à la fin du livre aux personnes qui "vous ont parlé" ?
Antonia Arslan : Ce livre est né de tous les récits oraux que j'ai entendus au cours de mon enfance. Des histoires de survivants, des narrations faites par des cousins, des personnes âgées qui venaient voir mon père ou mon grand-père et leur racontaient leur expérience. C'est ainsi que les marques de la survie des Arméniens et de la tragédie du génocide se sont gravées dans mon esprit et dans mon coeur. Toute ma vie j'ai porté ces traces en moi, sans avoir le courage de les laisser affleurer, d'en parler. Jusqu'au jour où j'ai entrepris de traduire un grand poète arménien, Daniel Varoujan [Le Chant du pain, trad. en français par Vahé Godel, Parenthèses 1992], exécuté lors du génocide de 1915. Il s'agit de l'un des plus grands auteurs symbolistes, assez peu connu hélas, sa langue étant elle-même peu répandue.
L'un de mes amis, professeur d'arménien à l'Université de Venise, m'a incitée à travailler sur son oeuvre. Je me suis aperçue qu'au travers de sa poésie, je me rappelais progressivement tout ce que j'avais entendu durant mon enfance, et me suis surprise à écouter de nouveau ces récits, exactement comme s'ils se remettaient à vivre devant moi. Alors j'ai compris que je devais les écrire. Voilà pourquoi je dis merci à "ceux qui m'ont parlé". Sempad [le grand-oncle d'Antonia, assassiné en 1915], tante Henriette... Tante Henriette était avec nous lorsque j'étais enfant. Elle ne parlait jamais du génocide, et pourtant c'était une survivante, ce qui entourait sa personne d'une aura très particulière.


Serguei Paradjanov, Sayat Nova
(URSS 1968)
t. : La langue arménienne paraît extrêmement importante pour vous. Vous allez jusqu'à insérer une note en pied de page qui explique où tombe l'accent tonique.
A.A : Absolument. Cette précision ne servira pas aux Français, mais elle est utile pour les Italiens [habitués à accentuer les mots sur leur pénultième ou antépénultième syllabe, tandis que l'arménien, comme le français, est accentué sur la dernière] !
Lorsqu'une tragédie telle qu'un génocide a lieu, la plupart des gens meurent. Ceux qui survivent souvent "perdent" leur langue, soit parce qu'ils sont adoptés, soit parce qu'ils se retrouvent dans un pays où ne réside aucun locuteur de leur langue maternelle. La langue se transforme en une chose secrète, comme ce fut le cas pour ma tante Henriette. Elle ne parlait jamais arménien, mais seulement italien avec nous, ou bien français. A l'époque, tous les Arméniens apprenaient le français comme première langue. J'ai moi-même commencé à le parler à quatre ou cinq ans. J'allais en cours chez une vieille arménienne, une survivante, qui habitait Padoue. Elle s'appelait Mak Azarian. Elle était merveilleuse : elle m'a enseigné la langue, en partant du café et des contes pour enfants.
La langue arménienne a été violemment blessée, presque assassinée, dans la partie occidentale, où vivaient les Arméniens d'Anatolie. Heureusement, il y avait dans l'autre partie, la population du Caucase de l'Empire russe, qui est restée compacte et a conservé la langue.

t. : La nourriture semble un autre élément essentiel de l'héritage arménien. Elle demeure très présente, presque une fête, jusqu'au moment précis où l'on procède aux premières arrestations.
A.A : Vous faites bien de le souligner. La nourriture est l'autre voie de l'héritage, avec les récits. La première voie est ce que les membres de ma famille qui venaient à Padoue ou à Venise racontaient de leur survie. L'autre voie est, précisément, la nourriture, parce que si ma tante Henriette ne parlait plus l'arménien, en revanche elle cuisinait arménien. Tous les soirs, elle passait à la maison - elle habitait juste en face, de l'autre côté de la rue où j'habite encore aujourd'hui - et apportait un plateau de mets arméniens. Cela nous a habitués tout petits à manger des plats moyen-orientaux. Pour mes frères et moi, la nourriture était donc un aspect fondamental de cet étrange héritage arménien.


Atom Egoyan, Calendar
(Canada 1993)
t. : La foi demeure vive même quand, comme vous écrivez, "Dieu se voile la face".
A.A : Eh bien, oui, cela reflète ma réalité. J'ai grandi dans la tradition religieuse arménienne. Ce sont des rites très beaux, avec des chants merveilleux. Vous voyez la messe orthodoxe, celle qu'on célèbre en Grèce ou en Russie ? La messe arménienne aussi est orientale, mais beaucoup moins longue et ses chants sont extrêmement originaux.
A Venise, près de Padoue donc, se trouve l'île des Arméniens, que la République de Venise céda il y a presque trois siècles au moine Mékhitar qui était en train de fonder une congrégation, afin qu'il puisse en faire un centre de culture et de foi. Nous y allions souvent à la messe le dimanche. C'était une part d'arménité que l'on conservait. Je suis à peu près convaincue que, pour les Arméniens, cela relève de l'identité nationale.


Atom Egoyan, Calendar
(Canada 1993)
t. : Vous parliez cet été dans un article [Avvenire 12/07/2006] de "génocide de la mémoire" à propos de la destruction des khatchkar du Nakhitchevan.
A.A : C'est ce que les Anglo-saxons appellent "white genocide", le génocide blanc. Lorsqu'une ethnie est exterminée, si un individu survit mais reçoit une éducation qui l'éloigne radicalement de sa couche originale, au final la culture aussi est anéantie. Songez à toutes les églises arméniennes situées en Anatolie, dans l'actuelle Turquie. Il y en avait environ mille cinq cents : plus de mille ont été détruites.
Le champ de croix dont je parlais dans cet article a été complètement rasé. Il en existe encore dans l'Arménie actuelle, c'est-à-dire l'ex-république d'Union soviétique, qui fête en ce moment ses quinze années d'indépendance. L'indépendance de 1991 est une bonne chose pour les Arméniens, car elle permet l'existence d'un foyer de culture où l'on parle la langue et où l'on utilise leur fameux alphabet.

t. : Les femmes d'Il était une fois en Arménie sont toutes caractérisées par une force singulière, qui ne se manifeste pas seulement pour une question de survie après le massacre des hommes.
A.A : La force des femmes arméniennes est vraiment extraordinaire. Elles étaient alphabétisées, beaucoup avaient été à l'école et toutes savaient lire et écrire.
Ces femmes avaient compris que la transmission de la culture et de la civilisation arménienne - qui va de la cuisine justement jusqu'à l'exceptionnelle capacité architecturale qu'ont les Arméniens, en passant par l'écriture et la musique - , qu'en fin de compte cette transmission leur incombait. En effet, une particularité du génocide arménien est que les hommes furent tués tout de suite, puis les femmes envoyées en déportation, au long de laquelle elles durent faire preuve de toute leur force et de tout leur caractère. Il s'agit d'une épopée féminine, au fond. C'est au fil de l'écriture que j'ai pris conscience qu'elles se détachaient : je l'avais toujours entendu dire, mais on met au jour certains aspects parfois presque à son insu, en écrivant.


La "marche forcée" d'un groupe d'individus est récurrente dans le cinéma arménien.
Ci-dessus deux plans d'Obitateli (Habitants) d'Artavazd Pelechian (URSS 1970).


t. : Cette différence est très sensible quand on vous lit : la souffrance que vous montrez est celle de la déportation, de la marche longue et affamée des femmes, plus que celle de l'assassinat massif des hommes.
A.A : Vous avez raison. L'exécution des hommes fut l'affaire de quelques instants, tandis que les femmes passèrent des mois entiers à mourir de faim. Lorsqu'on a encore des enfants en vie et qu'on n'a rien, pas même une graine à manger, le désespoir doit être total, on ne peut rien faire.
Il existe de multiples récits de survivants. J'ai lu tous ceux auxquels j'ai pu avoir accès, en anglais, en français, en allemand, en langues nordiques (il y a quelques beaux témoignages aussi en danois). Toutes les personnes qui ont vu ou vécu la déportation racontent les histoires de ces femmes. Une femme qui a trois enfants, par exemple, et doit en sacrifier un, le plus faible, pour laisser aux deux autres une chance de survivre. Ou un enfant qui toute sa vie se rappellera le corps de sa mère, violée et transpercée d'une lame, sous lequel il a été sauvé. J'espère publier bientôt en italien un ouvrage qui s'intitule Survivors, survivants, paru il y a dix ans aux Etats-Unis. Il rassemble une centaine de témoignages de rescapés de Californie. Mais vous en trouvez aussi en français [notamment dans le recueil d'Annick Asso, Le Cantique des larmes, La Table Ronde 2005]. La communauté arménienne de France est bien plus nombreuse que celle d'Italie.

t. : C'est la raison pour laquelle vous me disiez tenir tout particulièrement à la traduction française de votre livre ?
A.A : Oui. Beaucoup de traductions sont déjà parues : en suédois, néerlandais, allemand, espagnol, japonais, et en arménien naturellement. Les éditions espagnole et allemande ont d'ailleurs bien marché. Mais les traductions en français et en anglais sont les deux principales, parce que les plus grandes communautés d'Arméniens de la diaspora résident en France et aux Etats-Unis, et aussi en Angleterre.
Vous saviez qu'une traduction en arménien occidental avait été publiée en tant que feuilleton dans "Haratch !", le quotidien arménien édité en France ?

t. : Ah, non, je l'ignorais ! [rires] Je dirais que cela convient parfaitement à votre écriture, pleine aussi d'aventures, de suspense...
A.A : Je suis très heureuse de cette publication à épisodes. Les aventures, les trois personnages qui vont sauver les enfants, etc., c'est exact. J'ai également écrit un essai sur le roman d'aventures [Dame, droga e galline, sur le roman populaire italien des XIXe et XXe siècles, Unicopli 1986], donc disons que je connais bien les mécanismes. En substance, cependant, ce que je développe dans le livre est vrai.

t. : La couverture française précise qu'on a entre les mains un "récit", selon la couverture italienne il s'agissait d'un "romanzo" : qu'en est-il ?
A.A : J'ai créé des raccords, pour suppléer les détails que je ne pouvais pas connaître. Mais les enfants s'échappèrent réellement dans le double fond d'une voiture à cheval, par exemple. Cet épisode semble le plus romanesque, et pourtant il est authentique. Je le sais depuis toujours. Quand on vous raconte une histoire pareille, à quatre ans, votre imagination s'enflamme, vous vous demandez comment on a pu aménager la voiture, etc. La façon dont la voiture parvint à entrer dans le camp, cela en revanche j'ai dû l'inventer.

t. : Et inventer, tout ou partie, aussi certains personnages ?
A.A : Les personnages fondamentaux sont vrais. Sempad, Yervant, Khayël, les enfants de Sempad... tous ces noms sont vrais. Même le personnage du lieutenant qui tombe amoureux d'Aznive : je l'ai un peu enrichi, mais je savais qu'un officier turc s'était épris d'elle et n'avait pas réussi à la sauver. Voilà ce que je savais. Le tout, après, est d'incarner dans des personnages aussi vivants que possible ce que l'on a entendu.

t. : Il a été question d'une lettre de "recommandation" adressée par le gouvernement turc à l'attention de Paolo et Vittorio Taviani, qui préparent l'adaptation cinématographique de votre livre, lequel est pourtant exempt de haine.
A.A : En effet. Ce sont les Turcs qui, sur cette question, sont terribles. Dans mon livre, vous ne trouverez pas un seul mot de haine contre les Turcs, et pas non plus dans le film des frères Taviani, je vous assure.

t. : Vous avez travaillé ensemble ?
A.A : Non, mais j'ai lu le scénario : ils développent certaines parties, naturellement, tout en restant très respectueux de l'esprit du livre. J'ai beaucoup d'estime pour eux.
Ils sont venus tourner à Padoue une semaine, en juin. A présent ils ont terminé les prises de vues et sont en train d'effectuer le montage.

t. : Pour revenir un instant sur vérité ou fiction : votre grand-oncle Sempad fit réellement entrer l'aspirine en Arménie ?
A.A : Je n'en suis pas absolument certaine : je sais qu'il apporta de nombreux médicaments que lui procurait son frère depuis l'Italie, mais ne suis pas sûre que parmi ceux-ci il y eût de l'aspirine.

t. : La modernité, en somme.
A.A : C'est cela : l'idée de modernité. Etant donné que son frère, c'est-à-dire mon grand-père, était un grand chirurgien - il était allé... Vous habitez à Paris ? Vous me téléphonez de Paris ?

t. : Oui...
A.A : Parfait. Alors : mon grand-père était allé à Paris, précisément, faire sa spécialisation en oto-rhino-laryngologie, parce que c'était là, au début du XXe siècle, que se trouvaient les meilleures écoles de médecine. Mon père aussi était chirurgien. Ils ont toujours entretenu avec la France des rapports privilégiés. Mon père avait même la Légion d'Honneur. Il se rendait en France très souvent, pour échanger des techniques chirurgicales avec ses confrères. Et donc... mon grand-père envoyait à son frère en Anatolie les médicaments les plus modernes, dont probablement l'aspirine.

t. : Voudriez-vous évoquer la confrérie des mendiants ?
A.A : Il s'agit d'un groupe tel qu'il en existait en Europe au moyen âge. Le mendiant a un chef et un périmètre déterminé où il est autorisé à aller demander l'aumône. Pour les chrétiens comme pour les musulmans, c'est un être sacré en quelque sorte, que l'on doit respecter, car il remplit une fonction dans l'ordre de la création. Il peut transmettre des messages, surveiller des lieux où toute autre personne serait immédiatement perçue comme étrangère... Le mendiant, lui, fait comme partie des meubles, pour employer une expression toute faite : vu qu'il semble là de toute éternité, sa présence n'éveille plus le moins du monde l'attention.
Les confréries encadrent l'ensemble des mendiants, lesquels gagnent généralement assez bien leur vie, mais doivent reverser une partie de l'argent à leurs chefs. Ceux-ci sont souvent dans la position de rendre des services aux autorités, justement parce qu'ils peuvent espionner, s'informer, apprendre quantité de choses que les gens ordinaires ne voient pas et ne savent pas.


Atom Egoyan, Calendar (Canada 1993)

t. : Les yeux, les regards, se posent nombreux sur le lecteur.
A.A : Les yeux des Arméniens sont l'une de mes obsessions. Je vois sans arrêt ces yeux immenses, des yeux dans le désert. Ces photographies où l'on ne distingue plus que des yeux, de personnes devenues si maigres qu'elles n'ont plus rien sur les os, seulement des yeux. On trouve certaines de ces images sur internet, sur des sites consacrés au génocide arménien, de ces enfants en loques aux yeux obsédants.
Les yeux des Arméniens qui aujourd'hui ont épousé des Italiens, par exemple, me semblent toujours tristes, un peu ronds et un peu tristes. Pas forcément marrons, clairs aussi parfois. Disons que dans le corps, les yeux constituent pour moi l'élément central.

Propos recueillis le 20 septembre 2006 par Alice Guzzini.




Antonia Arslan
Il était une fois en Arménie
Traduit de l'italien (La Masseria delle allodole) par Nathalie Bauer
Robert Laffont 2006
19 euros


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:: note publiée par Alice Guzzini :: dans topolivres :: le lundi 9 octobre 2006 ::
:: Antonia Arslan, IL ETAIT UNE FOIS EN ARMENIE (entretien) ::
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Je vais commander ce livre

commentaire du jeudi 12 octobre 2006 à 02:05 :: un visiteur

Mais pourquoi avoir changé le titre italien en "il était une fois en Arménie" ?





Des titres

commentaire du jeudi 12 octobre 2006 à 15:40 :: alice

Spontanément, auriez-vous acheté un livre intitulé Le Mas des alouettes ? (Ou : l'auriez-vous trouvé ?)
Au-delà de cela, Il était une fois en Arménie me semble un très bon titre, qui dit le goût d'Antonia Arslan de raconter à son tour des histoires entendues alors qu'elle était enfant, en captant l'attention de celui qui les écoute aujourd'hui (la lit). Aux côtés des Arslanian, vous rencontrerez aussi quelques personnages que vous n'aurez sinon pas l'occasion de croiser tous les jours, Nazim de la confrérie des mendiants évoquée ci-dessus, Ismène la pleureuse...
Bonne lecture !
(Le Nobel de littérature vient d'être décerné à Orhan Pamuk.)





Commentaire sans titre

commentaire du vendredi 13 octobre 2006 à 21:55 :: alexandre

belle interview

je vais me le procurer

à noter que "le mas des alouettes" , réalisé par les frères Taviani, sort au ciné en août!





Commentaire sans titre

commentaire du vendredi 13 octobre 2006 à 21:56 :: Alexandre

rectificatif : l'adaptation du roman sort au ciné en mai, pas en août...

et sera peut-être présenté à Cannes





Arménies

commentaire du lundi 16 octobre 2006 à 13:42 :: alice

Oui, un premier montage est prêt, semble-t-il.

Si d'ici là vous avez envie de faire un tour dans une Arménie plus récente, vous pouvez essayer Pénélope prend un bain de Gohar Marcossian, chronique aux tons de chick-lit érudite de la période postsoviétique (trad. du russe par Luba Jurgenson, Belfond 2002).





THANKS

commentaire du dimanche 20 avril 2008 à 23:24 :: un visiteur

Thank you hundred times for having saved the tragic story of a family( one from the hundred thousands) from forgetfulness, so that the world will remember the injustice made to them, hopefully contributing to the way to justice.
A magnificent book.
Lots of success and good luck





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