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:: Jonathan Safran Foer, EXTREMEMENT FORT ET INCROYABLEMENT PRES (critique) :: par Isabelle Rabineau :: vendredi 29 septembre 2006 ::

Jonathan Safran Foer / Spécial Festival America
"Extrêmement proche et incroyablement près"



Le Motif : la chaise de Paul
© Georg Baselitz 1988
Je pense très sérieusement que Jonathan Safran Foer est un oiseau. Doué d'un talent d'écriture désarmant, comme tous les oiseaux, nyctalopes et autres migrateurs, dont les ailes dessinent l'espace, incarnent le temps, repèrent des odeurs, des tropismes, des automatismes et des séries. Pour ces oiseaux-là, l'espace est une ellipse : diagonales, coupes, survols et suspensions. Une page bleue en quelque sorte.

A présent, disposons le coffre à accessoires de telle manière à ce que nous n'y revenions plus, ni vous ni moi : oui, Jonathan Safran Foer, né en 1977, est bien ce surdoué capable de nous balancer Tout est illuminé comme amuse-bouche inaugural. Faisons donc un sort, au moins sur le périmètre de ce texte-ci, à "la jeunesse extrême de l'auteur". Et revenons à nos oiseaux.


Pied P.D.
© Georg Baselitz 1963
Tout est illuminé, le premier roman publié, est somptueusement hanté ; des fous de mots y pénètrent l'espace mental de Jonathan Safran Foer, à travers deux figures totémiques, celle d'un traducteur ukrainien, sphinx tout entier dévoué à un auteur américain, dans lequel on reconnaîtra facilement l'écrivain lui-même. Le voyage des deux compères est l'occasion d'une réécriture du monde selon leurs yeux et leurs langues. Ils ont aussi à leur portée pléthore de masques : femmes douces avec faces à cris (Munch) et autres faciès creusés d'une plénitude à jamais perdue.

Tout est illuminé est un ouvrage sans bords et flexible. Défait de toute pesanteur. Etrange fresque qui ouvre, dans ses fissures, non plus sur une paroi, mais sur le vide vertigineux de la disparition, c'est-à-dire l'évanouissement d'une population dans son intégralité. Là exactement, en ces lieux aux frontières explosées, existèrent autrefois des myriades de mondes, reliefs d'une Europe centrale déjà portée vers l'industrialisation, le coeur battant toujours au rythme du Dibbouk (lire à ce sujet l'ouvrage époustouflant de Samuel Blumenfeld sur Michal Waszynski, l'homme qui voulait être prince, aux éditions Grasset - le cinéaste des origines, c'est-à-dire autant du yiddishland que d'Hollywood).



Jonathan Safran Foer
Tout est illuminé
Traduit de l'anglais (Etats-Unis, Everything is Illuminated) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
Seuil 2004, Points
8,50 euros



Motif : peintre hilare
© Georg Baselitz 1988
Ce premier livre statue que la galaxie de ces mondes disparus éclaire encore la planète, à l'instar des étoiles, dont la mort nous ranime chaque nuit claire : tout est illuminé. Mission accomplie, vu le succès incredible du roman à l'échelle internationale. A partir de là, on allait voir venir la suite. Laquelle paraît ces jours-ci en France juste à temps pour l'inauguration du Festival America : Extrêmement fort et incroyablement près.


Mangeur d'orange VI
© Georg Baselitz 1981
Jonathan Safran Foer ne se prend pas le moins du monde au sérieux, ses livres non plus. Il se tenait très droit et sur la réserve, ce mardi 26 septembre, dans les nouveaux locaux des éditions de l'Olivier qui permettent à présent de pénétrer l'appétissante petite maison tant de fois caressée du regard, sur les papiers à lettres de sa maison mère, le Seuil. Dans l'hôtel particulier 27, rue Jacob, au second étage qui tournicote, j'ai ainsi vu de mes yeux vu la grande malice de JSF tenter de se dissimuler le plus longuement possible derrière ses binocles de lecteur vorace. Je discernais la silhouette de l'auteur à travers une porte entr'ouverte, posée exactement comme un point d'interrogation, juste entre ses deux traducteurs, les ravis Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, lesquels, je l'entendis pour de vrai, lui en redemandaient encore. Encore, encore des jeux sensationnels. Encore de l'écholalie vrillée, encore de cet esprit malin de langue étrangère inoculée dans la matière syntaxique américaine ou française. Pour retrouver cet atome irréductible dans le style même de Foer : des mots illuminés qui jouent à califourchon entre eux, jeunes peluches qui ne songent même pas à se faire des charades ou des lapsus. Surtout pas des sudokus. Juste et purement du jeu. Enigme ludique de Jonathan Safran Foer.


Bouleau bleu (Drapeau)
© Georg Baselitz 1973
A ma connaissance seuls des films de type Cube ou Matrix disposent des objets dans l'espace sans tenir aucun compte de la manière dont ils sont soupesés par le réel.

A ma connaissance seuls des artistes comme Soutine ou Chagall font voler des corps dans l'espace, vaporisés et dansants, pour citer deux peintres majeurs qui connurent cette Centrale Europe que Sebald tenta à son tour de recoudre avec de la destruction collée sur du vide.


La Main - La Maison en flammes
© Georg Baselitz 1964-1965
A ma connaissance, seul Jonathan Safran Foer s'adonne à de telles visions : corps suspendus aux arbres, virevoltant dans les airs, habitants "brûlés" de bourgades retrouvées, bribes de dialogues flottant au-dessus des maisons basses et des champs lourds. Ces gens sont morts ou vivants, comme on voudra, verticaux ou à terre, peut-être. Mais ils sont tous illuminés par la vision de l'auteur. Comme un vernis-révélateur étalé sur une peinture ancienne, dévoilant ses repentirs. Ou encore cette trace de sang décelée par une pluie de sons ultras et de détecteurs chimiques, j'imagine, sur une scène de crime.

Un peintre contemporain me semble poursuivre, de manière coïncidante, son étude sur les figures détachées du plan et du temps : Georg Baselitz, né en 1938 à Deutschbaselitz en Saxe. On distingue généralement les époques suivantes au sein de son travail : premières séries des pieds, des genoux (1963), puis les héros (1965-66), les images fracturées-fractionnées (66-68), les représentations renversées, têtes en bas (à partir de 69 - sic). A l'occasion de l'exposition rétrospective qui a lieu en ce moment à la Fondation de l'Hermitage, à Lausanne, un catalogue magnifique paraît à la Bibliothèque des Arts, sous la direction de Rainer Michael Mason avec une contribution d'Eric Darragon. Les toiles qui illustrent cet article sont issues de ce catalogue.



Baselitz
Sous la direction de Rainer Michael Mason
La Bibliothèque des Arts 2006
29 euros


Je ne vous apprendrai rien en vous rappelant combien les oiseaux, surtout les nocturnes, y voient bien, dans le noir. Une telle liberté, qui fait voltiger dans ses plis d'apesanteur continents, langages, histoires et Histoire, présents mortifères et passés non encore éteints, n'est pas donnée à tout le monde. Elle n'a rien à voir avec l'idée du "magique" selon Harry Potter. J'ai bien cherché dans Tout est illuminé les raccords, les articulations d'un récit qui rêve enroulé sur lui-même si fort, que tous rêvent avec lui. Or le rêve est un brasier.


Le Genou
© Georg Baselitz 1963
C'est tendre et c'est violent, le roman selon Jonathan Safran Foer.

Hommage est fait, si l'on sait y regarder, à la Haskalah, ces Lumières juives qui connurent leur apogée au XVIIIème siècle en Allemagne. Lumières toutes.

J'ai cherché, mais je n'ai pas trouvé le point de suture vital de ces deux romans. Pas plus dans Tout est illuminé que dans Extrêmement fort et incroyablement près. Ce point ne se voit pas car il est humainement invisible, même pour un oiseau. C'est un leurre et un inaccessible, un "punkt" de fuite perdu quelque part dans une bourgade ukrainienne et égaré au plus profond d'un witz, ce "coup de sens" qui agit comme un fouet claqué sur la conscience de ceux qui le découvrent.


Deux vaches divisées I
© Georg Baselitz 1966
L'émotion anime ces deux premiers romans. Elle est crispée sur une respiration fantasque, comme chez les maîtres de Foer, Bruno Schulz mais aussi Kafka et Döblin. J'ai entendu de-ci de-là (pas surprise, non, non), que JSF avait quelque peu démérité. S'attaquant au 11 septembre dans Extrêmement fort et incroyablement près, il déplaçait le spectre d'un enfant de neuf ans à travers NY dévastée. Et aurait cédé de ce fait aux clichés. Ce second livre est à mon sens aussi vivant que le premier. Il s'ouvre au monde. Il fouille dans la multitude en catalepsie, cherche des corps qui bougent encore. Les questionne, les raisonne. Les amuse et les fait pleurer. Fouille dans les cartes mémoire de leurs conduites internes, à la surface des veines et des pores, avec la même âpreté qu'Alex et le "Héros" narrateur de Tout est illuminé mettant tout en oeuvre pour trouver le bout de la nuit dans la centrale européenne. Etrange voyage. Seulement au lieu de "faire comme si" l'on était dans les tours assaillis par la terreur, au lieu de "se la jouer" (oui, j'assume), JSF ne se met pas dans les tours. Il fait évoluer son garçon en bas des tours. Et l'envoie quérir autre chose qu'un souvenir enfoui. Oskar Schell (une multinationale à lui tout seul) est d'abord un proche. Un fraternel, un être à proximité. Il est incroyablement fort et extrêmement proche. C'est un personnage profondément amical. Gueule d'ange et Freaks. Rouletabille et tête d'oiseau, lui aussi.

Je n'ai pu le quitter sans tristesse, ce lutin sans mépris et sans compassion factice. Ce proche qui regarde l'invisible en face, sans peur. Son épopée est monumentale (les tours, les serrures de toute une ville à forcer), archaïque (seul King Kong jusqu'à présent s'était attaqué à NYC) et propulsive. En effet, mine de rien - je vous ai dit que les oiseaux ne se prennent pas au sérieux - Extrêmement fort et incroyablement près tricote du présent au fur et à mesure d'un passé conjugué au futur. Drôle de noeud qui attache les temps et les situations dans un continuum accidenté et réinventé comme de la peau cultivée en laboratoire.

Distendue et simultanée, cardiaque et survivante, babélienne et monocorde, vide et mouvementée, mutique et assourdissante, négative et expansive, j'ai vu très peu d'autoportraits aussi réussis de NYC.

Je retournerai "voir" ce livre, Extrêmement fort et incroyablement près. J'irai écouter Jonathan Safran Foer au Festival America à Vincennes, ce week-end. Pas vous ?




Jonathan Safran Foer
Extrêmement fort et incroyablement près
Traduit de l'anglais (Etats-Unis, Extremely Loud and Incredibly Close) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
L'Olivier 2006
22 euros


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:: note publiée par Isabelle Rabineau :: dans topolivres :: le vendredi 29 septembre 2006 ::
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Und so?

commentaire du jeudi 5 octobre 2006 à 18:51 :: dash

Et où était-il donc Safran Foer ce week end? Aurait-il snobé le festoche trucks and barbecuez de Vincennes?





No lo So

commentaire du vendredi 6 octobre 2006 à 00:33 :: isabelle

Dash, première étonnée, je dois dire. Car Foer était bien annoncé. Restent le livre et le podcast et l'entretien... Ah, les bienfaits du net, n'est-ce-pas...





Un indice, chez vous, au bas de votre écran...

commentaire du vendredi 6 octobre 2006 à 10:14 :: dash

trouvé sur le blog de Flu-livres,
Mille Feuilles
:
Easywriter, posté le 04.10.06 à 10:47

Pour avoir posé la question à un bénévole et un fondateur il en est ressorti que foer était bien à Vincennes et aurait même été apreçu dans un des chapiteaux : en revanche, il a snobé cafés littéraires et autres rencontres parce que les horaires et les lieux ne convenaient jamais, un des types du festoche m'a dit qu'il était assez pédant et pénible et qu'ils avaient laissé plus ou moins tombé; je gars avait l'air sincère mais il reste possible que la direction du festival ait commis des impairs qui auront lassé la star new-yorkaise de lettres.
voili.





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