Jonathan Safran Foer / Spécial Festival America
Entretien Entretien avec Jonathan Safran Foer, à l'occasion de la parution de son livre Extrêmement fort et incroyablement près et du Festival America, enregistré le 26 septembre 2006 dans les locaux des éditions de l'Olivier, 27 rue Jacob.
Sont présents à l'entretien : Marion Rerolle, parfait medium qui non seulement parle anglais (Etats-Unis) à merveille, mais de plus porte les auteurs à l'excellence par sa présence enjouée, Serge Rabineau (dans le rôle si besoin était d'Alex le traducteur du russe (ukrainien) de Tout est illuminé), Isabelle Rabineau (votre servante à topolivres). Remerciements à Virginie Petracco et Marie-Laure Pascaud à L'Olivier.
topolivres : Ce livre est fraternel avant tout ? Pour moi c'est un ami.
Jonathan Safran Foer : Je suis content que vous disiez cela. Selon moi il y a trois sortes de livres : ceux que vous ne finissez pas. Ceux dont vous lisez les derniers mots en vous disant "ah c'était donc ça, okay" et vous refermez le livre. Et enfin, il y a ces livres qui forment une expérience en soi, c'est ceux que je souhaite lire et écrire, ils ne s'achèvent pas avec les derniers mots, ils vous accompagnent plus loin. En un sens plus le livre est bon plus cette expérience est longue. Certains livres m'accompagnent ainsi depuis plus de dix ans, parfois quinze. C'est très singulier.
t. : Ce n'est pas seulement pour vous encenser de manière vaine : il semble que ce livre soit aussi un objet physique. Une tombe, sans aucun doute, mais également un objet de recueillement, de prières, de vénération. Cet aspect très concret de la littérature... le ressentez-vous ?
JSF : Les livres sont des objets. On n'y pense pas forcément et pas souvent. Pour nous les livres sont devenus des contenants pour des mots et des idées. Mais ce n'est pas exactement la vérité des livres. Pour les livres que j'ai préférés, si je ne me souviens pas forcément de leur couverture, je me rappelle très exactement dans quelle situation je me trouvais lorsque je les ai lus, puis achevés. C'est le cas pour Lolita, par exemple. Je me trouvais à un arrêt de bus, de retour de chez mon oncle, lorsque je l'ai fini. Et c'est ainsi pour un grand nombre de livres que j'aime. Peu importe que l'on soit dans son lit, dans sa baignoire ou posté à un arrêt de bus, ou encore dans un jardin praguois. L'essentiel est cette relation de grande intimité, de proximité avec les livres. Trop souvent les auteurs et les éditeurs oublient cela, l'oblitèrent. Mes livres favoris... je ne me souviens pas forcément de la typographie qui était la leur, comment ils s'ouvraient, leur volume, leur forme, toutes ces choses matérielles. Et pourtant je sais que pour moi, les ouvrages essentiels sont des objets quasiment religieux. S'ils tombent par terre, je dois me retenir pour ne pas les embrasser... Je ne le fais pas, mais... je devrais !
t. : Le langage est réinventé par Alex dans Tout est illuminé, par Oskar dans Extrêmement fort et incroyablement près. Dans vos livres le réel ne suffit pas. La langue non plus.
JSF : C'est exactement vrai dans les deux cas. La réalité est insuffisante, mais je pense que vous savez pourquoi... c'est juste parce que la réalité est décevante, toujours en dessous de ce qu'elle devrait être. C'est dramatique, et c'est la raison d'être de mes livres. Lorsqu'on est orphelin de père comme dans mon second roman, ou sans grand-père comme dans le premier, on doit utiliser son imagination. Aller voir de l'autre côté de la réalité afin de survivre. Pour ce qui concerne la réinvention du langage, je crois que c'est le cas en fait pour tous les personnages, dans mes deux livres. Le langage est insuffisant. La manière dont nous l'utilisons ne lui permet pas de nous donner ce dont nous avons besoin, pas plus que nous ne lui fournissons ce à quoi il aspire. Alex est un cas extraordinaire. Il ne dispose pas des mots nécessaires pour dire ce qu'il a à dire, aussi invente-t-il de nouvelles expressions. Il est sans cesse en train de consulter son dictionnaire, sans trouver ce qu'il veut. Pour le grand-père du second ouvrage, c'est un personnage muet, il est sans langage ; alors bien sûr, il écrit, il utilise des symboles, il se sert de la surface de sa main par exemple. Ce sont des exemples extrêmes, cependant valables pour tous les personnages : le langage ne leur suffit pas. Ils regardent au-delà, cherchent à trouver les mots que le langage a perdu... en nous. Ceux qui nous manquent. Chacun sera d'accord avec cette version un peu déceptive, dépressive du langage et de ses failles. Mais les personnages qui sont les miens ne se laissent pas faire. Ils cherchent résolument à trouver de nouvelles manières de dire. Ils cherchent à dire. A tout prix. Et qu'importe le moyen (argotique, ou corseté). Oskar, par exemple, cherche à parler à sa mère. Absolument. Même si cela lui semble douloureux, difficile.
t. : A ce propos, les rapports avec la mère d'Oskar reposent sur un effet de mensonge, une omission : des paroles essentielles ont été capturées par un répondeur et Oskar les a conservées en secret.
JSF : Il a raison et tort aussi. Dans le livre, les gens tentent tellement de se protéger les uns les autres qu'ils n'arrêtent jamais de souffrir. Ne pas dire, c'est souffrir un peu à chaque reprise, pour souffrir énormément plus tard. C'est alors parfois pire que ce qui s'est déroulé originellement, ce que l'on cache. On a voulu protéger, mais on fait souffrir encore plus, des mois, des années plus tard.
t. : Le tragique, précisément celui du 11 septembre, est presque rendu comique dans le livre. Et c'est une force. Il y a une forme de légèreté, pour ne pas dire de vaporisation, qui est politiquement parlante.
JSF : Je suis heureux que vous sentiez cela. Aux USA, la narration du 11 septembre s'est déroulée toujours de la même manière ; les narrateurs étaient les journalistes ou les politiciens. Personne d'autre. Ils relataient sur un mode grave, religieux, patriotique, complaisant. Or ce n'était pas la seule manière d'évoquer cette date. Sans doute était-ce l'une des histoires : parmi d'autres. Ce n'était pas ma manière d'expérimenter, pas non plus celle de mes amis. Si ce livre est politique c'est en ce sens. Donner un mode d'expression différent autour de cet événement, laisser d'autres voix s'emparer de ce récit. J'ai essayé d'avoir de l'humour. Mais cela n'empêche pas la gravité. L'humour possède un grand nombre de fonctions, rarement utilisées. Le plus évident, c'est rire. Une autre de ses fonctions est de vous mettre mal à l'aise, ou aussi de vous faire ressentir une identification, comme c'est souvent le cas des blagues.
t. : Ce qui est frappant dans la littérature contemporaine, c'est que pour avoir accès à l'émotion, on requiert la violence. L'humour demande de la subtilité comme chez Lubitsch ou Chaplin. Une sophistication, le raffinement même de l'humour.
JSF : La violence m'est étrangère. Je ne connais personne qui vive cette violence hystérique décrite par tous ces livres. Je pense que l'on accède à l'émotion par la violence plus facilement. Si l'on est transi d'effroi, on est forcément ému.
t. : Une question sur l'exégèse. Certains livres, même non religieux, comportent des commentaires à l'intérieur même du corps du texte. Est-ce proche de votre manière de faire de la littérature ? Dans le cas de ce second roman, les illustrations sont placées comme autant de commentaires. On trouve ainsi un lien avec les aïeux, une tradition.
JSF : L'exégèse, c'est profondément ce que j'ai toujours voulu faire. Sans le décrire exactement comme cela. Dans mon livre, c'est un peu pareil, il y a une empreinte photographique d'un côté, et presque son négatif en face. On peut parvenir, comme dans Cinéma Paradiso (dans lequel le projectionniste reconstituait son propre film avec des séries de baisers issus du monde universel du cinéma), à l'essence même du livre à travers la collecte d'un certain nombre de symboles, fétiches. C'est ainsi que je le sens.
t. : Rachi ? Evidemment on pense à lui ! Je ne posais cependant pas la question autour d'une école de pensée forcément marquée religieusement.
JSF : J'ai appris l'hébreu, mais je ne suis pas issu d'une famille pratiquante. Cependant le commentaire est une idée à laquelle je pense souvent en écrivant. Et c'est sans doute ce dont vous parlez. Dans un sens, mon premier livre était axé sur les commentaires ; mon second livre l'a reproduit de manière assez similaire. Un texte en commente toujours un autre.
t. : Il y a un autre type de commentaire succinct, un atome de sens, le plus petit dénominateur commun : un mot pour un nom. Ce sont des cartes de visite très drôles, que vous inventez dans le livre.
JSF : C'était un plaisir, d'imaginer ça. Beaucoup de gens me demandent ce que mentionnerait ma carte. Mais je pense que j'écris des tonnes de pages et de mots pour parvenir à ce seul mot, le mien, mon "one word".
t. : Un arbre généalogique pousse dans un autre sens dans vos livres. Vers le futur. C'est réconfortant comme sentiment.
Jonathan Safran Foer
Extrêmement fort et incroyablement près
Traduit de l'anglais (Etats-Unis, Extremely Loud and Incredibly Close) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
L'Olivier 2006
22 euros
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