
A quoi pensent donc les jurés du Goncourt ?
Telle était la question que je me posais, tout en refermant rageusement L'Homme qui marchait avec une balle dans la tête de Philippe Pollet-Villard. Je m'étais habituée à sa narration désinvolte, à sa manière claudicante de pousser son récit du bout du pied dans un chemin accidenté et doux. Pourtant les pentes sont plutôt raides dans ce livre où l'on parcourt la vie, une balle dans la tête. Et décidément, je me demandais pourquoi ce livre-là ne faisait pas partie de la liste des premiers de la classe.
J'achevais donc ce premier roman avec la hantise de l'avoir fini, je gagnais du temps. Mais voilà, p. 344, il semblait bien que l'auteur avait décidé de laisser reposer sa plume, pour cette fois. Je le regrette. Je l'aurais suivi sur son chemin escarpé encore plus longtemps, si j'avais pu.
Premier roman publié, découverte d'une voix donc d'un monde. Texte à la densité immédiate, chair de poisson plutôt que ratatouille façon produit marketing. Tel était, rappelons-le, l'idéal des Goncourt (lorsqu'ils se décidèrent à créer leur prix) : découvrir les auteurs de demain.
Je tenais entre les mains ce roman qui ne se paie pas de mots et parce qu'il tourne le dos aux modes du moment (du sang neuf, du sexe mou, ma vie sur un plateau) entre frontalement dans le vif du sujet comme une balle dans une boîte crânienne. Je n'écris pas cela par hasard. Je pense à tous ces textes de rentrée 2006-2007, boursouflés de mots à faire exploser leurs reliures encollées, pleins de leurs toutes petites fulgurances romanesques. Autant de fusées qui peinent à partir.
L'Homme qui marchait avec une balle dans la tête n'est pas un chef-d'oeuvre. Il n'a pas la pureté électrifiée de Sort l'assassin, entre le spectre de Pierre Senges, ni le redoutable talent de William T. Vollmann, dont je vous dirai plus tard sur ce blog de quel bois il me chauffe. Cependant L'Homme qui marchait avec une balle dans la tête est impossible à lâcher, comme un inconnu qui vous tiendrait la main, vous racontant qu'il a une balle dans la tête. Mais vous n'êtes pas effrayé, car il se pourrait bien qu'il y ait aussi une balle dans votre cerveau. Un truc symbolique qui aurait été tiré par la télé, ou la pub. Plus sûrement par un sniper invisible, depuis le coin droit de votre ordinateur où il aurait trouvé logis. Quel est cet homme qui marche, et pourquoi avec une balle dans la tête ? Autour de ce personnage passe muraille (c'est le cas de le dire, voilà quelqu'un qui passe son temps à s'évader, surtout lorsqu'il ne se trouve pas en prison), beaucoup de seconds rôles fraternels, camarades d'enfance, puis de délinquance. Sphères sociales en dentelles, amours cristallins de Loreleï toutes plus éphémères les unes que les autres, état des lieux du monde carcéral, hommage à ces ouvriers italiens, ces artistes du ciment et de la truelle, bien dévastés par les autochtones qu'ils rencontrèrent sur leur chemin, tout ça en compagnie des polonais, c'était juste avant que les maghrébins ne prennent le relais de l'économie française. Et puis les voitures, les motos et le sens de la ville, son tourbillon et ses noeuds profonds. En gros, en détail, Pollet-Villard raconte comme personne.
Je sais bien que je dois vous en dire plus, mais c'est à peu près impossible car lire ce livre est une expérience assez proche des films de Melville ou d'Eastwood. Association insensée, pensez-vous... La place du lecteur dans L'Homme qui marchait avec une balle dans la tête ressemble à celle que nous adorons occuper, lorsque nous sommes les seuls à voyager au cinéma avec Lino Ventura (L'Armée des ombres), les seuls à entrer dans le décor fou de la tête d'Alain Delon dans les films de Melville (Le Samouraï), le seul avec Losey qui permet d'entrer vraiment dans ce mental d'artiste carbonisé (Monsieur Klein). Les seuls, aussi, à pouvoir respirer le même air vicié que Clint Eastwood dans Impitoyable.
Du reste Philippe Pollet-Villard n'est jamais logé bien loin du cinéma puisqu'il réalise lui-même des films. Sa conduite de la narration, son sens des dialogues sabrés (il les aiguise et les laisse mourir dans un drôle de mystère volage comme Duras était capable de le faire), sa maîtrise absolue de la gestuelle des personnages fait plaisir à lire autant qu'elle émeut.
Parfois le livre s'arrête, avant de reprendre. Un instant on a manqué d'air, tout comme l'auteur on dirait, ainsi que le personnage principal, qui hésite constamment à quitter un enfermement pour un autre.
Dans la société de maîtrise absolue où nous habitons, d'autant plus terrifiante qu'elle repose sur sa croûte superficielle, quelque chose dans ce livre échappe au contrôle.
On y voit des trous dans les têtes, dans les ventres et même dans les yeux. Et des trous dans le livre, ce qui est parfaitement juste. Pollet-Villard revolverise tout sur son passage et traverse ainsi la vie pour entrer dans le roman, comme le joueur de foot passe à travers son ballon pour jouer (comme Figo). Et c'est rudement bien.
Ce roman fait partie avec une sélection de cinq autres ouvrages de "Talents à Découvrir 2006", démarche initiée par les libraires de chez Cultura. Pertinence des ouvrages choisis, réelle diversité des éditeurs, on se souvient que Cultura avait été l'un des premiers à lire Court serpent de Bernard Du Boucheron. Une politique bien menée si l'on en juge par l'indépendance de la sélection ci-dessous, et si l'on observe l'efficacité de la proposition : des espaces immenses dédiés à la culture en grande banlieue, là où personne n'aurait daigné s'installer il y a encore deux années. A l'heure où les gros lecteurs préfèrent souvent les diffuseurs internet, il n'est pas sûr que ces espaces ne viennent en aide aux libraires traditionnels et permettent un apprentissage de la lecture, laquelle tend à renaître là où l'on ne l'attendait plus : les nouveaux lecteurs, jeunes ou pas.
Autres sélectionnés :
Laurence Tardieu, Puisque rien ne dure (Stock)
Houda Rouane, Pieds-blancs (Philippe Rey)
Grégoire Hervier , Scream Test (Au diable vauvert)
Claire Tristan, Mada (L'Aube)
Maurice Baron, L'Illettré (Anne Carrière)
Isabelle Rabineau
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