:: Percival Everett, EFFACEMENT > DESERT AMERICAIN > BLESSES > GLYPHE (critique) :: par Isabelle Rabineau :: lundi 13 octobre 2008 ::
Horses

Percival Everett a un secret : il joue follement avec les mots. Professeur de littérature, il possède aussi un ranch où il dresse des chevaux. Dans Blessés, roman traduit de l'américain en français en 2007 par Anne-Laure Tissut, la connaissance des équidés ouvre des perspectives passionnantes sur l'énonciation, l'ellipse mais aussi l'effroi de prononcer les mots. Pour Percival Everett, j'en suis sûre, les mots sont des chevaux.
Dans ce jeu avec des mots indomptables, l'auteur ira jusqu'à la soustraction de termes dans la phrase, voire leur extinction, à l'intérieur d'un livre presque autiste à force de génie enclos, Effacement, où les mots rejoignent leur point d'aveuglement. Cet ouvrage, un chef-d'oeuvre, propose à ses lecteurs des pages sibyllines comme autant d'équations proposées à leur intelligence et leur bêtise, car Everett, on l'a dit, se joue de tout.
Dans Blessés et Glyphe (parution le 3 novembre 2008), la langue est fuyante autant que mimétique. Séduisante, effrayée d'un rien, elle règne sur le royaume d'une mémoire infinie. Sa plastique poétique - en mouvement - est à se damner.
L'observation des animaux, silences et sons, tumulte et respiration, est dans Blessés une énigme constante. Enigme sublimée par ce que l'auteur laisse apercevoir de ce qu'il pressent au contact des animaux. Soit un langage synchrone aux paysages traversés et aux amours brûlées. Un magma épidermique. Les mots disent la circonférence d'une présence, peut-être d'une idée, pourtant ils ne signifient rien, sinon, charnue, une humeur corporelle vaporeuse, légèrement tremblée entre les lèvres.
Il se trouve que Percival Everett dispose également d'un prénom qui évoque à tout lecteur européen le Perceval de Chrétien de Troyes et sa dimension métaphysique. Perceval est ce jeune chevalier, absent à lui-même et sans mots, ce jour où il s'aperçoit qu'il est un mortel, halluciné devant des taches de sang apparues sur la neige. Un sang vif sur le givre : voilà que la mort et la vie s'étreignent et font de Perceval un être qui doute. Désormais le voici assuré de mourir, lui qui se pensait invincible. Cette magistrale leçon d'abstraction - un tableau de Malevitch - issue du conte médiéval n'échappera pas, en écho, au Giono d'Un roi sans divertissement.
Le tableau des traces de sang sur la neige réapparaît, dans un bégaiement, au sein de Blessés où un coyote écorché vif, sur trois pattes, laisse de semblables traces de son calvaire, soit un pigment carmin sur le blanc étincelant de la plaine. D'un tableau l'autre.
Dans Blessés, roman faussement linéaire proche d'une épopée sentimentale au Far West, tous les personnages sont blessés de manière visible ou dissimulée. Certains le sont pour leur couleur de peau, leur vie sexuelle ou leurs convictions et l'on sent comme une fièvre enfler la rumeur de l'intolérance dans les entrailles d'une Amérique contemporaine avide d'être rassurée. Au détour d'un chapitre, une vache tuée dans un ranch appartenant à un fermier indien fait à nouveau couler le sang sur la neige. Puis un bovin abattu d'une balle de carabine en pleine tête indique par la position de son cadavre un livre de chair et de sang, en train de s'écrire : "La tête de l'animal n'était plus qu'une masse sanguinolente, trouée de plusieurs coups de fusil. Cette fois, la bête avait été éventrée, et son sang avait trempé le sol, avant de couler, se mêlant à la neige fondue, jusqu'au bord de l'eau. Le sol souillé avait noirci. (...) Daniel se pencha, saisit la bâche par un coin et la retira. Inscrits en rouge sur la neige, avec le sang de la bête, s'étalaient les mots Nègre rouge".
La littérature s'écrit partout. Dans les champs ou les grottes, entre deux boxes de chevaux, face au désert rouge d'une plaine ensablée, entre deux corps. Partout où la profondeur poétique du monde entaille l'herbe, la pierre, la neige ou le sable. D'où l'empreinte picturale des romans de Percival Everett, dans lesquels l'ambiguïté de ce qui est tu existe autant que ce qui est prononcé. Cadres narratifs et territoires sont délimités par un langage qui repousse l'idée de frontière pour approcher une mixité des sols, des cieux et des horizons, exactement comme sur les toiles de Mark Rothko.
Les dialogues tournent souvent au lancer de couteaux, au jeter de lasso, entre père et fils, vivants et morts, hommes et animaux. Le langage est un jeu mathématique et abstrait dont on ne discerne qu'une peau signifiante, alors que chaque mot traîne avec lui ses propres morts et recèle tendresse et sauvagerie. Dans Blessés, je vous le jure, on lit les animaux parler.
Les mots sont ces chevaux. On lira dans Blessés le parcours de Fléau, une mule passant des jours entiers à glisser sa tête puis tout son corps sous les planches de son boxe pour éprouver la vertigineuse sensation de sa liberté.
Fléau c'est le cheval regardant, le cheval antique. Celui qui observe, entre deux palissades et au-delà de l'oeillère. Fléau, c'est Everett. Voyez ce face à face : "Je repris le chemin de la maison bien avant l'aube. Avec les ronflements de Zoe (la chienne), je n'avais pu fermer l'oeil et, je ne sais pourquoi, la proximité de la grotte rendait mon cheval nerveux. En traversant le ruisseau, puis en passant le portail sud, je sentis qu'il se passait quelque chose d'anormal du côté de l'écurie. Quand j'atteignis le bout du champ immense, je n'en crus pas mes yeux : la mule, allongée sur le flanc, essayait de se faufiler sous le barreau inférieur de la palissade. Toujours en selle, je m'approchai lentement afin de mieux voir. Elle n'avait réussi à sortir que la tête et le cou, mais ils étaient bien engagés. La mule ouvrit tout grand l'oeil droit, me regarda sans émoi, à la manière typique des mules. Elle laissa retomber sa tête dans la poussière et resta immobile".
Glyphe, à paraître cet automne, est une merveille d'humour grisant car Percival Everett n'est pas du tout un cynique. C'est un comique et un tragique puissant. Longtemps qu'un livre n'aura ainsi mérité l'expression, rire à gorge déployée. Entre la causticité désopilante des Marx Brothers et la ténèbre illuminée d'un Stanley Kubrick, Percival Everett imagine les débuts dans la vie d'un poupon archidoué. Le petit génie est évidemment mû par son extraordinaire aptitude au langage. L'occasion pour l'auteur de poser mille questions sur l'origine des mots et leur entendement, dans une sorte de manuel de l'écrivain naissant, écrit par lui-même à mesure qu'il grandit et devient de plus en plus "écrivant". A ceci près que chez Percival Everett, que d'aucuns parmi les journalistes littéraires continuent à lire uniquement comme un "écrivain noir" (c'est effectivement la couleur de sa peau et c'est aussi sans doute l'une des raisons qui crée chez Everett ce système de prévention et de défense renversant jusqu'à la paranoïa certitudes et situations), rien n'est jamais aussi simple : car le petit génie ne parle pas. Il écrit.
L'incipit qui suit, aussi troublant que définitif, donne un très rapide point de vue sur le talent de l'auteur qui est aussi un peintre (en plus de posséder un ranch), comme lui-même nous l'apprit lors de son passage au Drugstore des Champs Elysées où il signa ses ouvrages en présence de Dominique Chevalier, laquelle interpréta en français ses propos. Sur la vidéo jointe, vous apercevrez, entre autres, l'écrivain Claro, présent dans le public, qui s'adresse à l'auteur. Voici l'incipit et c'est un bébé qui l'écrit : "Je choisis de commencer par l'infini, qui demeure ce qui m'est le plus proche".
Isabelle Rabineau
Percival Everett est né en 1956 dans le sud des Etats-Unis. Diplômé de littérature et de philosophie, il enseigne aujourd'hui à la Southern California University. Il a publié des ouvrages de poésie, des nouvelles et de nombreux romans dont trois sont traduits en français chez Actes Sud : Effacement (2004), Désert américain (2006) et Blessés (2007). Les trois livres sont disponibles dans la collection Babel.
Percival Everett
Blessés
Traduit de l'anglais (Etats-Unis, Wounded) par Anne-Laure Tissut
Ed. Actes Sud 2007
20 euros
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Percival Everett
Glyphe
Traduit de l'anglais (Etats-Unis, Glyph) par Anne-Laure Tissut
Ed. Actes Sud, novembre 2008
20 euros
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nouveauté
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commentaire du jeudi 16 octobre 2008 à 10:13 :: tungstene
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Bonjour,
Un auteur Ardechois de plus dans vos rayonages ça peut vous interesser ?
"Tungstene et le coquillage Magique" de Bruno Claret (un auteur Ardechois du Teil (Rhône alpes) ), vous connaissiez en Bande Dessinée ! Et bien désormais vous pourrez retrouver toutes les aventures de Tungstene en Roman.
En effet Tungstene Éditions vous proposent de découvrir (toujours du même auteur) en intégralité et gratuitement l' adaptation en roman jeunesse du premier tome de la série Bande Dessinée des aventures de Tungstene, Hallucinogene et Baliverne.
Une bonne façon de lire ou faire lire ,autrement, tout en se plongeant dans cet univers distrayant.
Description:
- 6080 av JC Atlantis, une petite île à côté de l’Atlantide. Plongez dans l’aventure Amusez-vous de l’anachronisme Vibrez d’actions débordantes et de romantisme Suivez Tungstene, Hallucinogène la Sage et Baliverne dans leurs péripéties. Dans un univers fantastique d'humour, des paysages dépaysants vous propulseront tour à tour d'une petite ville, à une plage de sable blanc, aux cocotiers et à la jungle des îles tropicales, en passant par des grottes abritant les repères de pirates puis aux tavernes de marins assoiffés... Tous cela dans un style s'adressant aux petits comme aux grands.
Résumé : Alors qu'il se promène sur la plage, Tungstene trouve un coquillage magique, qui lui permet de se téléporter à l'endroit auquel il pense. Apprenant par les journaux que des pirates commettent des méfaits à l'aide d'un coquillage identique et n'écoutant que son courage, Tungstene décide avec l'aide de ses amis de récupérer ce coquillage.
ISBN: 978-2-9162-6704-3
Éditeur: Tungstene Editions http://tungstene.free.fr mail: tungstene.commande@free.fr
Copyright: © 2008 tungstene éditions Standard Copyright License
Langue: French
Pays: France
Édition: première
Pour cela rien de plus simple, téléchargez le gratuitement et en intégralité à cette adresse : http://www.lulu.com/content/1077854 (1 document, 3.3 MB)
Vous pouvez aussi acquérir la version papier traditionnelle pour seulement 8€12 ( Attention prix suceptible de modification au 28/10/2008)
124 pages, 6" x 9" (15,4x22,7cm) , broché,
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