Flandres de Bruno Dumont / Courrez-y
Dans Flandres, il y a du cinéma. On peut y voir aussi de la peinture ou de la poésie, Brodsky et Rembrandt, pourquoi pas. Seulement il est très probable que Flandres ressuscite en vous ce qui vous aura déjà causé de l'émotion. Des images que je ne connais pas, ni Bruno Dumont d'ailleurs. Pourtant, ces images-là hantent le film. Elles sont universelles. C'est pour cela, entre autres, que dans Flandres, il y a du cinéma.
Et du cinéma assez inespéré, par les temps qui courent. Pas bavard, pas littéraire. Tellurique.
Bruno Dumont, le réalisateur, scénariste et dialoguiste de Flandres, parle le mardi 29 août 2006, lors de l'avant-première (à l'UGC Ciné Cité les Halles) consacrée à la sortie de son film le lendemain (mercredi 30 août), de sidération. L'hallucination, provoquée sur les regards et les âmes qui suivent ses films, est au coeur de ce qu'il cherche, lui-même, à l'intérieur du cinéma. C'est sa trajectoire, qu'il délimite entre les tragédies grecques qui l'accompagnent et le sens du montage qu'il revendique.
Tous les éléments contribuent à l'harmonie de la composition, dit-il, à valeur égale : le son direct, la longueur des plans, la grammaire personnelle qui fait que Barbe, Demester ou Flandres (deux noms de personnages et celui d'un espace-lieu) sont des archétypes, des éléments qui "montent" et composent la symphonie du film.
Comme les Compagnons du Tour de France, Bruno Dumont réussit dans Flandres un chef-d'oeuvre : sa poterie de sable, de glaise humaine, de terre retournée au soc de son ciné-tracteur est incassable. Elle forme un tout homogène : un film aux jointures et aux acteurs exacts. Dumont parle magnifiquement de ses acteurs, de leur justesse, de leurs silhouettes parfois approximatives, de la course (littérale) qu'il leur fait subir pour les fatiguer et les désinhiber. Du temps qu'il passe avec son équipe à les attendre. "J'attends et j'espère", dit ce fervent.
Infiltrée de tourbe, d'humus et de ramures d'arbres, la poterie de Dumont, "montée" au sens artisanal, est aussi friable et durable dans le temps que les premiers sédiments des Frères Lumière. "J'attends et j'espère lorsque je tourne", redit à nouveau Bruno Dumont à la salle qui lui fait face et qu'il a désiré rencontrer en compagnie de ses acteurs. Dans la salle sont présents ses techniciens qu'il nomme et remercie à l'orée du débat. Une rareté. Dumont filme souvent à distance, explique-t-il, souhaitant qu'il advienne ce qu'il ne sait pas encore et ne comprend pas toujours : une scène de viol, par exemple, est captée à proximité avant que la distance ne se réinstalle. "Je crois à la simplicité", affirme-t-il aux spectateurs avides de messages, d'explications préformatées, qui tergiverseront longtemps à propos de la violence du film. Dumont écoute, impatient et patient. Il ne contrôle rien et contrôle tout, ce fils de Bresson.
Gainée de fibres nerveuses, de peaux, la pellicule de Dumont est, il est vrai, pétrie de désirs de violences et d'amours. Cette tension utilise au mieux les éléments totémiques du cinéma (violences, amours et désirs en mouvement, justement). A cru.
"Je cherche à vous monter", lance Dumont à la foule des spectateurs qui lui fait face. "Les acteurs, c'est avec vous qu'ils boxent. Je tente d'entrer en eux, mais ils tentent aussi d'entrer en vous". C'est dit crûment, avec une économie de moyens langagiers qui fait front, tente d'éveiller une intelligence cinématographique presque instinctive au milieu de cette assemblée disparate d'invités qui n'ont pas pu vu voir le film à Cannes. Des gens de boîtes de prod, des étudiants, des journalistes et des personnels de France Culture. Quelques cinéastes. Et moi qui avais réservé et acheté mon billet. Ce qui change tout. Non ? Je hais les projections de presse. L'endroit où l'on trouve le plus haut taux de mépris au millimètre carré. Bien trop souvent.
A part les peintres, Rembrandt, Goya, et tous les autres que vous aimez, bien sûr, je ne vois pas bien qui d'autre sait filmer aussi bien les visages, les "portraits", comme Dumont y parvient. Si, peut-être, deux autres peintres, Maurice Pialat et Sergueï Dvortsevoy (Chastié, Le Jour du pain), cinéaste kazakh qui malheureusement n'a pas accès à la célébrité de Dumont bien qu'il respecte la même grammaire cinéma. Ils attendent, ils espèrent, ils boxent. Et ils vous plantent le couteau du cinéma entre les deux yeux.
Flandres : courrez-y. Aucune série télé n'est plus contemporaine de ce que vous vivrez, jusque dans vos souvenirs, ceux de la France imaginaire-idéale-fantasmée-répudiée-à terre (les conscrits, le départ des soldats, la guerre d'Indochine et celle d'Algérie, la Marseillaise et ce que ça fait de la chanter en situation, au moment du départ pour la guerre). Flandres est le miroir dans lequel vous pourrez vous mirer sans complaisance et avec une joie retrouvée, celle du cinéma inespéré. Un véritable pot de cinéma : aussi propice et suggestif qu'un vrai pot de peinture.
Bruno Dumont est l'auteur réalisateur de L'Humanité, La Vie de Jésus, Twenty nine Palms et Flandres.
|