:: Dimitri Tsykalov, MEAT (exposition à la Maison Européenne de la Photographie) :: par Isabelle Rabineau :: mercredi 17 septembre 2008 ::
La chair au canon
Dimitri Tsykalov part de loin. Des bouleaux des forêts immenses de sa Russie natale, il a d'abord tiré la matière première pour des installations boisées. Contes drolatiques et tendres requalifiés sous forme d'objets tirés de l'ordinaire, ses premières oeuvres élaborent un lexique de duplication du monde vertigineusement mis en doute. Oreillers replets abandonnés sur un lit et manteau pendu à la patère (l'ensemble chevillé en bois), poulet en cours de cuisson sur son réchaud (manufacturés en bois), télévision reflétant sur son écran - contreplaqué - un revers ensorcelé du monde, ou encore vase aux tulipes menuisées (pour Tsykalov, la nature intime de la fleur s'incarne dans le bois), ces esquisses végétales d'une vie interrogative posent toutes l'équation d'inertie et de mouvement d'où s'échappe le Temps.

© Dimitri Tsykalov
Puis, l'oeuvre de Dimitri Tsykalov a poussé ses branches bourgeonnées jusqu'à la floraison. C'est la période des cartes bancaires en pelouse plantée ou en fibre de laine effilochée, tandis qu'une Porsche 911 en bois reproduite à l'échelle 1 contient son propre destin à l'intérieur de son coffre : un kit du parfait jardinier y donne à chacun le moyen de hâter la destruction de l'oeuvre afin de la rendre à sa destination initiale : végétale. L'assassinat lent et moussu est perpétré avec arrosoir, binette et force pelletées de terre. C'est peu de dire que cette voiture roule à tombeaux ouverts.
Ce monde parallèle, fruste et subtil propose un tour de force métaphysique. Chacun des objets tsykaloviens est doué d'un magnétisme botanique dont la beauté pourrit à vue d'oeil. Dégagées de leurs ronces originelles par l'artiste armé d'une scie faussement hâtive et de clous plantés à vif, ces oeuvres évoluent en représentations sibyllines et crâneuses : ce sont des vanités contemporaines. Tout l'art de Dimitri Tsykalov tient dans le détournement des signes. Ses objets, farcis du fantasme d'ultra-modernité, verront leurs fonctions court-circuitées ; voiture, télévision et ordinateur présenteront au monde une image parfaite évidée de tout contenu. Puis, tout et parties, ils retourneront à la nature, terreau supposé du cosmos.

© Dimitri Tsykalov
Parti de loin, parti du bois, Dimitri Tsykalov quitta sur ces entrefaites son matériau privilégié et changea le geste de sa découpe du monde. Mutation. Ainsi, le cerf abandonne-t-il un jour sa ramure.
Du bois Dimitri Tsykalov passa à la chair.
Il commença par un décor d'hôpital (encore en bois) organisé pour recevoir un corps souffrant. Il façonna les projecteurs, la table d'opération, les pinces ténues, ciseaux et clamps aseptisés. Manquait un corps à réparer qui arriva bientôt par organes démembrés. Un par un et de tailles hypertrophiées, réalisés en humus, racines et fines veines de bois, un coeur, un foie, un sexe et un cerveau se balancèrent alors, plus vifs que morts, au-dessus d'un espace sous anesthésie générale. Notre espace. Notre corps.

© Dimitri Tsykalov
Le travail exposé en 2008 à partir du 24 septembre à la Maison Européenne de la Photographie à Paris est l'aboutissement de ce chemin et les corps qui s'y exhibent sont tous les blessés en attente de réparation de la salle d'opération que je viens de décrire, ronces et racines, attelles et ligatures.
D'évidence, la chambre noire de Tsykalov est d'abord une chambre à opérations. Les corps s'y ouvrent avant que d'y être observés.
Or ces corps produisent chacun leurs propres blessures et leurs propres chairs. Ils fleurissent de tripes et de sang comme la fleur s'épanouit et comme le bois propage ses branchages. La destruction niche toujours, incluse, dans l'objet - ici dans le sujet -, cependant elle vient pirater la peau en lui ajoutant de la peau, le sang s'abreuve de sang à même l'épiderme et les organes devenus hybrides amplifient leurs excroissances car la chair animale s'est jointe à la plasticité humaine, le temps d'une prise de vue.
Dimitri Tsykalov finit par dénouer sur ces tableaux de chair ce que propose vraiment la photographie lorsqu'elle exhibe ses planches contact. Chaque cliché d'individu armé par les soins de l'artiste de rehauts de chair et de sang sous forme d'armes charnues allume un éclair de violence, d'érotisme et d'effroi qui assaille le cortex du spectateur. Chaque sujet photographié vient de lui-même au contact et attaque à la tête et au regard. Ces séries à un ou plusieurs sujets ne sont rien d'autre que des commandos artistiques.
Chacun peut y heurter du regard l'exhibition d'un corps à l'enveloppe intouchée, brandissant pourtant une blessure ouverte dans un débordement optique qui catastrophe, au travers d'une arme de chair génératrice de crime et grâce à laquelle il pourra se faire exploser encore et encore exploser plus avant les limites de la représentation.
Les coutures internes, plis de peau et jonction des membres des sujets mis en pièces par l'artiste finissent par tous mener comme sur un gigantesque hub corporel à la chair à canon qui fixe d'un second regard celui qui les observe.

Tonfa © Dimitri Tsykalov
En lieu et place du petit Fifre, peint par Edouard Manet en 1866, Tsykalov impose la pudeur retenue d'un adolescent travaillé par la vulgarité des boyaux et crépinettes de chair collés à sa taille et plaqués contre ses omoplates saillantes, perpétuation de lui-même dans le temps et dans l'espace.
La chair à canon trouvera sous la lumière des spots, dans les interstices et plis du corps, des anfractuosités et des orifices où pénétrer. Anamorphoses étrangement réifiées et pactes de sang, chaque posture, chaque attitude, chaque corps ainsi au contact pense son propre corps blessé. Le corps en charpie que chacun porte en soi, avec soi, accroché autour des cous et des tailles est invisible. Tsykalov rend sa visibilité à la part de l'autre incarnée en nous. Et c'est terrifiant.

Hostage III © Dimitri Tsykalov
L'essentiel ici tient dans la monstration de la sauvagerie : la chair tranchée tranchera bientôt son prochain. Il ne s'agit pas de montrer l'irregardable ni le liseré de la frontière de ce qui peut être montré. Personne ne sait voir la mort ou la douleur. Mais le talent littéralement fantastique de Dimitri Tsykalov désigne un supplément de chair qui est aussi un supplément d'âme.
Ses sujets captés par la photographie sont blessés de l'extérieur dans une intimité animale qui déroute. Ce sont des corps conscients de ce qu'ils deviendront un jour : bribes de nerfs et de muscles. Ils le portent en totem sur leur thorax, leur dos ou leur sexe. L'animal superlativise l'homme et sa mort dans un accouplement troublant.
En lieu et place du Radeau de la Méduse, Dimitri Tsykalov propose des hommes casqués de viande animale, tenant à bout de bras un drapeau de tissus conjonctifs, de chairs recousues dans un sac de civilisation ensauvagée, meurtrie, tendre et violente... confondant.

Commando IV © Dimitri Tsykalov
Une frontalité extrême est requise pour chacune de ces visions au contact, où les contours des corps exposés tressaillent, accolés et nus, couturés par la seule force de la vision à une chair animale, fibreuse et tressée, cousue, collée et ficelée.
Fusils, mitraillette, revolver de viande reconstitués viennent se plugger aux corps multiples, tatoués et raturés par la vie.
Devant ces abats, ces oripeaux et ces restes, la photographie fait reddition. Le pigment pictural jaillit du noir profond des fonds, du carmin puissant des sangs et de l'albâtre irisé des viandes. Comme si chaque photographie pissait, vomissait et excrétait la peinture. Le format de la chair s'expose en grand et se vit en petit, dans le détail fourmillant des anatomies. Sur son billot visuel, notre oeil tranche et découpe ces corps rebondis d'armes de guerre comme un paysage étal sans temps et sans histoires. Ne reste que les restes, et au centre d'eux deux regards, celui du canon et celui de l'Homme qui le tient, aux chairs unies pour un assaut photographique où la beauté tragique d'une vision respire, à fleur de peau.

Commando I © Dimitri Tsykalov
Violents et terriblement doux, les commandos de Meat sont nos miroirs autant que nos planches contact. Miroirs que la photographie people désormais partout starisée et débordante de VIP avait quelque peu oubliés. Non pas dans le processus d'identification mais dans celui de la reconnaissance ultime, au même titre que la vanité qui décrit en nous les prémices de la fin de notre image, belle et lisse.
Dans ces images, je reconnais la meurtrière en moi, je reconnais l'amour et la morte en moi, dans ces images, je reconnais ma chair à canon pour la suite de mon existence. Par contraste, la viande secondaire sur les clichés, celle qui pourrit et tue, la viande animale qui reconstitue les armes charnues, apparaît indemne de peau, sanguine et élégiaque. Elle est incroyablement vive, chair au canon, et nous sommes déjà mortels.
Isabelle Rabineau
Dimitri Tsykalov, Meat
Du 24 septembre au 26 octobre 2008
Maison Européenne de la Photographie - 5/7, rue de Fourcy - Paris 4ème
Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 19h45 - Gratuit le mercredi de 17h à 19h45
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