Journal de bord du Club des 8-12 Animé par topolivres au Salon du Livre vendredi 17 mars (after #1)
Ce que vous avez vu si vous y étiez (et raté si vous n'y étiez pas !)
10 heures : un vrai conte de fées
La conteuse Bertille Soullier entre en scène. Trois classes entières l'attendent, du CE1 au CM2 ; les enfants trépignent sous le regard mi-sévère, mi-circonspect de leurs enseignantes. Prions, semblent-elles penser, pour que cette fois, "ça marche" ! Les enfants d'aujourd'hui s'évadent-ils aussi facilement qu'autrefois au son du sésame "Il était une fois" ? Bertille, elle, ne s'embarrasse pas de questions. Les très, très vieilles recettes fonctionnent toujours, pour peu qu'on sache leur insuffler une belle dose de vie - un peu de modernité. De ce côté, elle est à son affaire. Gracieuse, elle danse plus qu'elle ne marche au milieu des enfants et parle d'une voix si douce que, lorsqu'elle clôt une histoire pour en commencer une autre, le conte n'a pas le temps de se dissiper. Il est logé dans chacun de ses gestes, dans la grosse voix qu'elle prend pour imiter le tigre, dans les moues étonnées qu'elle joue à la perfection, dans les "Et savez-vous ce qu'elle fit ?" qu'elle chuchote à son jeune public. L'affluence grandissante de visiteurs arrêtés en chemin devant l'espace jeunesse, stupéfaits de se voir charmés au moment où ils s'y attendaient le moins, fut sans doute la plus belle preuve du talent de Bertille : peut-être étiez-vous de ceux-là, de ces "grandes oreilles" auxquelles la conteuse parle tout autant qu'aux petites, qui applaudissiez discrètement en jetant de temps à autre un coup d'oeil à gauche, par crainte d'être surpris ? Ce matin, le conte avait son vrai âge : aucun. 12 heures : débat contes et comptines
La petite fille pénétra dans le rond rouge qui fait office de scène, au Club des 8/12 ans. Elle se tenait très droite, respirait profondément. Elle posa ses yeux bleus bien au-devant d'elle, deux pétales enfouis dans le carmin profond du sol. Ainsi commença-t-elle à parler. Avec un naturel aberrant vu les circonstances : quelque soixante gamins issus de trois classes différentes en suspension, prêts à se déchaîner au moindre faux pas. En face d'elle, Christian Oster, l'auteur du conte dont elle venait de citer sans encombres et avec tous les détails les prémices, semblait soudain bien plus petit qu'elle. Un enfant, heureux autant que surpris. Elle conta donc son conte à lui, à sa façon, explicite et méticuleuse. Elle disait tout par coeur et par souvenir intime. Elle parcourait ses champs, dévalait ses forêts, détruisait les cabanes qu'il avait lui-même, auteur cruel, dévastées, faisant effraction dans ses rêves quand il ferme sans doute les poings douloureusement pour en compter et en recompter encore les 29 moutons. Elle avait tout vécu, tout ressenti, tout embrassé. Elle prouvait que les contes que l'on croit violents sont tendres, elle soupesait la vie en la racontant, et parfois le rond rouge sur lequel étaient arrimées ses chaussures bleues avait cette couleur de sang qui ravit tant les enfants. Elle acheva son conte. On lui demanda : "As-tu une question à poser à Monsieur Oster". Elle le regarda franchement, imperturbable. "Non", répondit-elle. Elle semblait se réveiller. Suivirent deux garçonnets à peine plus âgés qui racontèrent à Tarek ses trois petits cochons anticonformistes. Tous deux n'avaient pas la même version. L'un avait choisi d'être très narratif. Concentré, jouant presque à distance son récit, ses boucles blondes et son pull-over turquoise contrastaient singulièrement avec les aventures rocambolesques des deux loups qui ne mangeaient jamais de porc, l'Eternel s'arrachant les cheveux devant ceux qui refusaient de lui jouer sa bluette préférée : la fable des 3 petits cochons. François Beiger raconta ses expéditions, dit le soin qu'il prenait à choisir ses illustrateurs. Dès qu'il prit la parole, le Grand Nord fit son entrée, les chiens de traîneaux déboulèrent. Les enfants le scrutaient, observaient sa queue de cheval, son ton rassurant, sa vie qui est aussi un conte et ses contes qui racontent sa vie. Lorsqu'il se tournait vers la télévision sur laquelle défilaient des images de ses livres, on voyait la barrette rouge remplie de brillants qu'il portait, comme un secret qui le suivrait partout. Guillemette Resplandy-Taï parla avec l'harmonie expansive qui la caractérise de botanique et de polars. Elle expliquait comme un druide et sembla parfois même posséder, bien cachée, une barbe de sage. Mais, non, son visage apaisé était souriant. Guillemette, un conte à elle toute seule. Elle aussi parla des dessins, un peu estompés, qui racontent tellement bien son Aristoloche. Elle l'avait imaginé brun, le dessinateur l'avait fait roux. Qu'à cela ne tienne. On ne parla pas de contes, on entra dans les contes. Au milieu du débat, un enfant leva la main. On lui tendit le micro, "- Je veux aller faire pipi". Punk est la vie.
14 heures : Toma Roche
Le slam est tout à fait ce genre de truc que les parents jurent connaître depuis toujours, "- Ils n’ont rien inventé, c’est toujours des mots et du rythme". La vérité sur le slam, seuls les slameurs la connaissent vraiment pour le pratiquer. Grand corps malade ou Toma Roche, par exemple. Ce vendredi 17 au Salon du Livre, le slam a livré quelques-uns de ses profonds secrets. Voici ce que nous avons vu : le slam se pratique d’abord avec tout le corps, le slam écoute les pulsions imaginatives les plus refoulées et les affranchit en assocations libres. Le slam c’est frapper des mains, estomaquer son plexus solaire, réveiller ses poumons et activer ses deux hémisphères. Accompagné d’un guitariste psalmodieur à ses heures, amical et talentueux, jouant lui aussi à l’instinct, Toma Roche a azimuté totalement les gamins de Paris et de banlieue venus le rencontrer ce jour-là. Pour certains, comme les élèves de Melle Solossi, Ecole André Malraux, 92 400 Courbevoie, ils proposaient leurs propres paroles, selon les contraintes de limerick, slamées par Toma, dont la voix grave et le feeling leur a restitué leurs mots redéfinis par une intonation, un geste, un élancement du corps tout entier libérant des sons libérés. Tout est bon pour faire un slam et les enfants ont donné de la voix et du coeur. S’inspirant du livre de Raymond Queneau (Folio Gallimard jeunesse), Toma Roche restait introuvable à l’issue du spectacle. Il avait été aspiré par un essaim de petits amateurs d’autographes.
Un limerick ? La recette de Mademoiselle Solossi Le 1er vers se termine par un nom de ville Le 2e rime avec le premier Le 3e et le 4e riment ensemble Le dernier rime avec le 1er Toma Roche a été reçu sur France Culture mercredi 14 mars afin d'évoquer le slam et l'Espace jeunesse du Salon du Livre. L'occasion de saluer encore ce véritable talent. Cliquez ici pour en savoir plus sur Toma Roche. 15 heures : Java
Avant-hier, nous vantions l'originalité et l'inventivité des musiciens du groupe Java. Après la rencontre de ce vendredi 17 mars, nous devons ajouter une nouvelle corde à leur arc : la générosité ! Le chanteur Erwan et l'accordéoniste Fixi sont de ces artistes qui n'ont rien à prouver. Imaginez le Club des 8/12 plein à craquer. Les écoliers inscrits ont douze ans ; au premier rang on ricane pas mal, au fond on soupire avant même que le spectacle ait commencé. Erwan nous confie : "J'ai joué devant des punks, des types ivres morts, des méchants en tous genres, mais là, ça va être vraiment dur !". Et oui, à douze ans on ne cache rien et surtout, on se livre très peu. Qu'à cela ne tienne, les musiciens jouent la partie tout en finesse. A partir de mots choisis par les enfants - "mp3", "manga", "métal", "sexy", "anticonstitutionnellement"... et ce n'est qu'un échantillon ! -, ils prennent le pari de composer une chanson en quasi-improvisation. Evidemment, ils s'en tirent à merveille. Mais le but n'est pas de faire de l'esbroufe : il s'agit de montrer aux enfants comment on écrit une chanson. Une fois les premières bases inculquées, couplet-pont-refrain et autres subtilités, Erwan et Fixi procèdent à une gargantuesque collecte de phrases rimées. Les propositions fusent, abruptes, légèrement surréalistes ou plus réfléchies ("Mon père s'appelle Bébert", "Dans l'Egypte pharaonique on construit des pyramides avec des briques", "Le dance-hall c'est cool, ça déboule et c'est good")... et le miracle s'accomplit ; une chanson prend forme. L'histoire n'est pas d'une parfaite cohérence, certains vers ont peut-être tiré Victor Hugo de l'éternel sommeil, mais les enfants ont vraiment retiré quelque chose de cette rencontre : l'idée que des mots mis bout à bout et posés sur un air de musique peuvent se métamorphoser. C'est simple et c'est très compliqué. Une formidable leçon, joyeuse et bouillonnante, signée Java. Merci à eux !
Le groupe Java a été interviewé au Club des 8/12 ans par notre confrère Télérama radio, nouveau-né disponible sur le net, auquel nous souhaitons longue vie ! (A l'attention de ceux qui auraient manqué conteuse ou slameur : Bertille Soullier revient dimanche à 10 heures et Toma Roche mercredi à 14 heures.)
|