Le Promeneur #2 Le promeneur du Salon du Livre dans le wagon de l'inauguration
Lorsque le promeneur du Salon du Livre s’infiltre... dans le métropolitain et à l’inauguration du Salon du Livre.
Dès qu’il est entré dans le wagon, les voyageurs se sont dit qu’ils n’allaient pas rigoler. Il semblait sortir tout droit du dernier roman paru de Richard Morgiève, le renversant Vertig (Denoël 2005). Non pas qu’il se transformât sous nos yeux en loup tel le héros morgiévien, mais enfin, il riait déjà tellement, que chacun prit doucement conscience qu’il allait lui falloir cesser de faire la tête morose sur la ligne 8.
Il était monté à Opéra, direction Balard, c’est-à-dire l’autre ligne - bien moins empruntée que la 12 - qui mène au Salon du Livre, porte de Versailles. C’est le bon filon, il n’y a que le boulevard Victor à longer sur quelques centaines de mètres et bientôt le hall 1 surgit d’un coup d’un seul, faisant une apparition de jeune figurant dans son spectacle de boulevard "- Je suis moche, mais je me cache".
Il était donc monté à Opéra, expliquant à la collectivité métropolitaine qu’il n’était pas seulement gai, mais joyeux. Chacun de plonger aussitôt dans son livre, journal ou papier gratuit, car indéniablement il allait en plus bientôt exiger de l’argent, car il n’en disposait visiblement pas. Pourtant, pourtant il était joyeux. Extrême élégance. Chacun de rentrer le cou dans les épaules. Paradoxe du sdf, oxymoron du sursitaire, s’interrogèrent les lettrés en transit.
Toutes les deux phrases, il émaillait son discours de sa phrase fétiche, "- Ceux qui veulent donner donnent, les autres non". Et de se planter devant un zig, le papier gratuit à la main, "- Vous me donnez vos pièces, et voilà vous êtes enfin plus léger et moi je suis plus lourd". Il faisait de la poésie sans en avoir l’air. "- Je suis monté à Opéra, alors je vais en chanter une petite". Il s’est lancé dans un feu de bengale mozartien, d’abord à tire d’ailes, puis de plus en plus assuré, enfin presque placé. A la Motte-Picquet, une dame ayant laissé son papier gratuit de côté pour l’écouter, il s’est lancé dans un "Syracuse" dont l’assemblée recueillit tous les frissons. Yves Montand encore petit italien fraîchement débarqué était de retour parmi nous. Les yeux restaient baissés obstinément, comme en plein culte, tant d’énergie, c’est fou. C’est trop. Tant de talent. Nonchalant, il en rajoutait, beurrait encore notre tartine d’humour en ne gardant que la croûte.
A Ecole militaire, il hurla le nom de la station et détacha les mots "- Bon, suite militaire, j’en chante une petite ?". Les sourires déchirèrent franchement la glaise des visages. Il descendit, certains riaient. Aucune pitié, d’ailleurs il ne demandait même pas la charité. Salut l’artiste. A côté, elle n’avait pas bronché. Il l’avait accostée en lui indiquant la place qui venait de se libérer, "- Ce sera 250 euros, c’est que ça va vite sur cette ligne de se faire piquer sa place". Elle avait décidé de ne pas faire attention, elle lisait avec délectation, un papier gratuit. Elle le reposa d’un coup sec, méprisant, avant de trouver l’issue quelques stations plus tard, à Balard. C’était "ParuVendu". Un papier gratuit qui fait son lego avec des petites annonces. Des tas amoncelés de petites annonces. Des annonces répondant à d’autres annonces. Comme sur les sites de rencontres, où les besoins hasardeux répondent à des nécessités d’argent, des désirs aussi cherchent des hypothèses. Fonctionnalités.
Un peu plus tard, le promeneur pénétra le Salon du Livre. C’était le soir de l’inauguration, celui dont on dit justement qu’il rappelle le métro aux heures de pointe. Difficile d’entrer, parfois compliqué de sortir, il y a là un jeu du chat et de la souris ritualisé. Les auteurs et éditeurs se traitent comme ils l’entendent dans cette foule compacte où les coupes de champagne parfois surnagent très haut au-dessus de la cohue ; ils adorent être là autant qu’ils détestent tous être mêlés à la foule.
Ces soirs-là on ne voit personne, on entrevoit tout le monde, c’était une lapalissade pour le promeneur comme pour ses semblables. On affirme son territoire, on peaufine son entrisme en avançant plus ou moins profondément à l’intérieur des gros stands, ceux des éditeurs plébiscités. "- Tu ne t’es pas encore suffisamment imposé, entre plus avant sur le stand", disait un directeur mûr à son jeune auteur, encore plus mûr, très effarouché chez Albin. Actes Sud était fidèle à son image, travailleuse comme une fourmi, avec du jeu et des breuvages certes, mais l’écoute parfaite vis-à-vis des lecteurs en goguette, "- Je cherche des contes pour enfants traduits du japonais". Chez Bayard, même atmosphère industrieuse, où l’on converse tout en gardant les livres au premier plan. Quoi de neuf ? Au Salon du Livre 2006, les papiers gratuits avaient gagné du terrain. Etranglent-ils les dinosaures, les quotidiens payants, ou bien donnent-ils le goût de lire à ceux qui ne lisent pas de journaux ?
Regardons les chiffres. Ceux des papiers gratuits remplis d’annonceurs et de dépêches rewritées, d’articles calibrés, et ceux des journaux. Oui, certains sont pas mal faits. Oui, mais encore. Quelle analyse ? Quelle structuration de la pensée ? Les papiers gratuits avaient donc gagné semble-t-il définitivement du terrain dans le périmètre du Salon du Livre, et ce soir là, justement, au milieu des fictions, des essais, des ouvrages annotés et commentés, au moment où le syndicat national de l’édition se sent lui aussi pris au piège du droit d’auteur, le promeneur songeait à tous ces papiers gratuits, regardait ces journaux et ces livres, payants.
Il était monté dans notre wagon à Opéra. Avec les quelques pièces données, il allait s’acheter un bout de pain, et peut-être, invraisemblable pensée, s’offrir un journal. Pourquoi en effet ramasserait-il un papier gratuit largué par un autre voyageur ? Il n’avait besoin que d’argent énergétique et de regards joyeux, tout comme le sien. Sans qu’il sache pourquoi, le promeneur du Salon du Livre ne voyait pas son chanteur d’opéra chercher sa nouvelle paire de Nike ou observer d’un oeil torve les Renault d’occas dans les papiers gratuits. Il le voyait plutôt dévorer un article de fond sur Shakespeare : ça oui. Un paradoxe, un autre. Le promeneur du Salon du Livre assista ce soir-là à la remise du prix de l’association Lire et faire lire. Le prix était décerné par Alexandre Jardin, les primés ont parlé de leurs métiers : illustrateur, éditeur, l’auteur était là, radieux. Ils parlèrent en toute liberté et redirent qu’ils souhaitaient Lire et faire Lire. Pas des papiers gratuits. C’était bien.
Isabelle Rabineau
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