Le Promeneur #1 Au promeneur du Salon du Livre
Vous êtes ce promeneur qui hâte le pas, de stand en stand, au Salon du Livre de Paris 2006. Chaque année, vous déplorez le trop grand nombre de parutions. Vous levez un sourcil faussement désinvolte devant l'échoppe de votre éditeur fantasmé car il ne le sait pas encore mais vous êtes exactement l'auteur qu'il attend.
L'écrivain que vous avez formé le dessein d'apercevoir sera présent lui aussi par hasard, car il est un peu comme vous. Les écrivains et les lecteurs forment une constellation de personnages qui lèvent haut des livres devant leur visage dès qu'ils se croisent dans la stratosphère du Salon du Livre. C'est un salut très singulier, grégaire.
Chaque année, vous venez en somnambule au Salon du Livre de Paris. Ce sont vos chaussures qui vous conduisent là où les livres par milliers font la foire. Les nuits du Salon du Livre, vous êtes seul dans la plus grande librairie du monde. Mais vous ne lisez rien, vous arpentez l'immensité topographique en rêvant à ce qu'auraient inventé Arno Schmidt et James Joyce en pareilles conditions. Pour Cortázar et Borgès, vous le savez déjà, eux-mêmes se métamorphosèrent un jour en bibliothèques. Cette année, vous méditerez, assis sur une pile de livres, puis vous aurez un long sourire complice pour Claude Riehl, écrivain, parti brusquement rejoindre ses exigeants amis. Arno Schmidt, justement.
Chaque année, tout au long des jours au Salon du Livre de Paris, vous baguenaudez d'abord par esprit de contradiction car vous préférez acheter vos livres chez vos libraires (vous en avez plusieurs qui jurent que vous êtes leur meilleur client). Chaque année, vous croisez à la sortie un ex-ami devenu promoteur de spectacles qui vous lance en regardant le carton plein que vous tentez de cacher derrière vous avec maladresse : "- C'est pas vrai, tu t'es encore laissé tenter". Et c'est comme s'il vous avait surpris devant un écran pornographique. Ce type mérite le pire que vous connaissiez : une journée sans.
Chaque année, vous et le Salon du Livre, c'est une pure coïncidence. Vous ne voulez aucune dédicace d'auteur, pas même un échange conversé. Vous voulez juste entrevoir l'écrivain, le regarder à l'insu du livre qu'il a commis et vous a bouleversé. Le livre qui vous a désigné. Vous ne l'avoueriez à personne, c'est un drôle d'instinct qui vous conduit chaque année au Salon du Livre. Un réflexe qui vous vient de Constantinople, de Samarkand et de Sarajevo. Votre survie, et c'est incroyable d'y songer ainsi, a chaque année quelque chose à voir avec le calendrier du printemps naissant, petit décompte paresseux dans lequel figure avec langueur le Salon du Livre.
Vous êtes un promeneur qui ne sait vraiment pas pourquoi il viendra à l'Espace Jeunesse se mêler aux classes et aux enfants cette année. La raison profonde de votre visite, promeneur, vous est diaboliquement intime. Un lecteur, entre 8 et 12 ans, voilà qui vous dit en réalité beaucoup, car ce lecteur-là se présente depuis toujours à vos côtés dès qu'un livre apparaît. Il discute, vous tire par la manche, renâcle, applaudit. Il est impossible. Il dit souvent "Ok, la couv' est pas mal, mais dedans ça craint, essaie une page pour voir...", ou encore "T'es nul, tout ça parce que tu l'as entendu se faire égratigner hier à la télévision, alors pourquoi tu veux le lire, justement, hein ?". Parfois il dit aussi "J'ai juste envie de relire Stendhal, moi". Ou encore "Pourquoi tu retournes toujours aux mêmes rayons ? Tu pourrais pas faire un bond de côté ?".
Promeneur du Salon du Livre, venez vous enhardir cette année à l'Espace Jeunesse où vous pourrez faire semblant de lire et d'écouter. Rajeunissez sans protocoles chimiques tarifés !
Isabelle Rabineau
|