:: Erik Gerets, l'OM, le football français et la passion de voir :: par Isabelle Rabineau :: dimanche 7 juin 2009 ::
Erik Gerets, le football français et la passion de voir

D.R
Il n'y a pas que l'Olympique de Marseille. Pour le PSV Eindhoven et le Galatasaray, Wolfsburg ou Kaiserslautern, le choc fut identique.
Lorsqu'Erik Gerets arrive dans un club, il ne coache pas seulement une équipe. A travers elle, il identifie aussi le coeur d'une ville.
Peu après, la confiance aidant, c'est une population entière qui l'interroge sur sa mobilité, sa modernité, attendant les réponses fameuses du coach. C'est alors au visionnaire que chacun s'adresse, comme si l'entraîneur de foot, le meneur d'équipe était devenu en pleine ère technologique le médecin des mentalités pour peu qu'il s'agisse de football. Voilà où mène le ballon rond.
Plus tard, lorsqu'Erik Gerets quitte le club, la ville et le pays, les questions affluent à nouveau, toutes liées à l'abandon. Car quitter Erik Gerets n'est pas si simple. En 2009, c'est au tour de Marseille de s'en apercevoir.
Au diapason du foot, lieu ultime de la rencontre populaire, la passion est incarnée et le choeur narratif effectif. Rares sont les personnalités aptes à endurer la pression d'une telle alchimie, prêtes à raconter la chronique des hommes dans le jeu politique, social, culturel, pour finalement trouver le scénario d'une Histoire et écrire collégialement une épopée. Passées les figures de l'élu, du guide, du messager auxquelles Gerets échappe - trop libre, trop épicurien -, reste la figure de l'artiste. Et Gerets évidemment en est un.
J'ai observé chez lui une légère désynchronisation des gestes et de la parole. Dans cet interstice s'engouffre tout ce qui ne s'énonce pas mais se ressent. Une conférence de presse donnée par le coach belge est un opéra lent et caustique où chaque mot retentit, puissant, du fait même de sa littéralité. Les journalistes ont vu de la drôlerie décalée là où l'éloquence lapidaire affirmait à chaque fois un peu plus de maîtrise. Instinctif, percutant, capable d'éprouver l'empreinte réelle d'un peuple au travers de la vive passion du foot, après le joueur, le coach artiste s'est trouvé : il entraîne avec lui et emporte tout sur son passage. Expert en gestuelles, stratégies et confrontations dans le jeu, il rassemble sur une même palette le souci de vaincre - la gagne - et celui de la beauté, de l'émotion, avec un art consommé. Je ne parle pas forcément de championnat remporté, ou du temps perdu d'un match, je parle tension du jeu, forte conviction, réassurance des joueurs.
Issus des mains du coach, ces joueurs ont paru réinitialisés. Généralement, ils lui sont redevables d'un indicible qui ne ressemble pas à de la soumission, mais à de la reconnaissance : reconnus à leur valeur véritable, hissés à leur meilleur niveau par cet homme qui marche lentement, court vite, énonce sobrement, adore l'ellipse et part dans des fous rires qui surprennent. Lorsqu'il ne laisse pas à son cigare ou son chien Georges la latitude de jouer le sketch médiatique à sa place.
Gerets lui-même s'étonne de la vitesse presque excessive avec laquelle il étreignit Marseille, en capta les moindres caprices baroques. Trois heures, dit-on, pour un coup de foudre jamais démenti. Peut-être. Au-delà de cette vision romantique et de la grande capacité de la cité phocéenne à fasciner ses observateurs, je remarque que l'expérience aidant, le radar hypersensible du coach lit de mieux en mieux les cartographies mobiles qui lui sont proposées. Son métier, c'est-à-dire sa passion pour les fouleurs de paysages, pour les hommes courant et traversant les paysages, en font un peintre esquissant au cours des entraînements les reliefs et perspectives de ses tableaux. On a peu souvent vu artiste aussi proche de sa toile et stade si intensément ramené à sa nature profonde : le cadre d'une expérience visuelle et émotionnelle.
La première fois que j'ai vraiment porté attention au léger décalage que j'évoquais plus tôt, cette infime désynchronisation entre la parole et le geste du coach, j'ai songé à John Ford. Le cinéaste cyclopéen répond aux énigmes, assis imperturbable sur un simple pliant, dans un entretien vidéo célèbre, entre rire et teigne, coupant sur le paysage en perspective derrière lui comme s'il en était le viseur éprouvé. Gerets lui aussi a un temps d'avance sur ses interlocuteurs. Il le leur offre sur un plateau, oscillant de la tête, coulant un regard vers la fenêtre, laissant à chacun le temps de s'imprégner de ses énoncés à l'architecture massive : sujet, verbe, complément. Non pas qu'il soit question de langue française méconnue. Au contraire, le coach nomade a le don mimétique des langues. Tout juste construit-il ses discours, son projet et ses joueurs comme une maison. Je gage qu'il n'aime pas l'idée de finir de la construire et d'achever le chantier. La maison de Rekem (Belgique) est à peine façonnée (une dizaine d'années de labeur) qu'une maison provençale perle déjà à l'horizon entre Aix et Marseille.
Du réalisateur de cinéma, Gerets a le goût prononcé des espaces dans lesquels une action se joue à durée déterminée. Il en manifeste aussi la radicalité : on vit une histoire ensemble, on la bâtit, on se quitte. A ceci près qu'à Marseille, le sort en a décidé autrement.
Gerets est reparti meurtri, Marseille est restée apeurée, Pape Diouf, l'homme fort de l'OM, parla d'amputation. Tragédie phocéenne d'un abandon joué de part et d'autre, dans la peur de décevoir et d'être le premier quitté. Double bind assassin.
Puis Gerets a trouvé l'élégance d'aller cacher sa grande mélancolie, la cité a dardé ses feux vers Didier Deschamps, éprise au point de laisser libre de partir celui qu'elle aimait.
Pourquoi s'interrogent les Marseillais. Personne ne connaît la réponse. Qui sait pourquoi on aime ?
Dans cette équation à plusieurs inconnues l'argent tient un rôle essentiel, si le salaire de Gerets en Arabie Saoudite est l'un des moteurs de son départ. Rôle, ordinaire, du cache-misère mais aussi rôle plus inattendu du cache-sexe : quelque chose de crucial, proche des entrailles du jeu, des raisons politiques et originelles du sport collectif, s'est joué à Marseille durant ces deux saisons et a métamorphosé la vision du Vélodrome, le statut des supporters et la réception de Marseille par les Français, les autres pays. Comme une nouvelle énergie, une modélisation de la cité redessinée par une main inédite : Diouf, Gerets, Anigo, Cuperly, Dreyfus. Cinq hommes pour l'autoportrait intuitif et réflexif d'une ville qui cherche à se relever, à s'identifier. On le mesurera, sans doute, avec la déflagration du temps.
Je crois, pour ma part, que la Montagne Sainte-Victoire est la jeteuse de sorts véritable et que Cézanne a frappé Gerets au coeur de sa Vista, au centre d'un espace ensauvagé, encore peu franchi. Là où le joueur se distinguait par sa violence assumée, une osmose parfaite du jeu et de sa nécessité, le paysage entre Aix, Marseille et Fuveau aura élargi singulièrement l'écran de vision du Lion de Rekem et formalisé sa passion de voir.
Les Editions Hugo et Cie publient un petit ouvrage qui passionnera les amateurs de football, Gerets par Gerets. Il laissera cependant sur leur faim les insatiables de Gerets, dont je suis, auxquels il manque le livre de référence, celui de la vision spécifique d'un coach, ouvrage ambitieux, enseignant, que je rêve d'écrire.
Isabelle Rabineau
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:: BERNARD LAMARCHE-VADEL ET LES ARTISTES, DANS L'OEIL DU CRITIQUE :: exposition au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris :: 29 mai - 6 septembre 2009 :: par Isabelle Rabineau :: lundi 18 mai 2009 ::
Dans l'oeil du critique
Bernard Lamarche-Vadel et les artistes
Le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris s'apprête à ouvrir ses portes le 29 mai sur une exposition singulière et très passionnante, fascinée par le regard d'un critique d'art : Bernard Lamarche-Vadel.
Sous le titre Dans l'oeil du critique, BLV et les artistes elle présente une réflexion sur le rôle du critique d'art à travers les choix d'une personnalité flamboyante, caractérisés par la prise de risque et le refus du goût commun, ne suivant aucune piste déjà tracée ni groupe constitué.
Ses choix sont marqués par la diversité et son attachement à la singularité de grands artistes : Arman, Martin Barré, Lewis Baltz, Joseph Beuys, Jean Degottex, Erik Dietman, Gérard Gasiorowski, Mario Merz, Helmut Newton, Roman Opalka, Richard Serra...
Bernard Lamarche-Vadel (1949-2000) incarne la diversité de la scène artistique en France des années 1970 et 1980, il est critique théoricien, commissaire d'exposition, préfacier, directeur de la revue Artistes, collectionneur éclairé, poète et romancier. Il a fait de sa vie une oeuvre aux dimensions multiples, portée par l'art et la littérature et hantée par la mort.
Conçue comme un grand cabinet de lecture, l'exposition aborde cet enchaînement de prises de positions. Le public est invité à lire, voir, écouter les analyses de Bernard Lamarche-Vadel en regard de plus de 250 oeuvres (peintures, sculptures, installations, photographies) qu'il a commentées, aimées, ou acquises. Une centaine d'artistes sont présentés, témoignant du lien fort qui les unissait à celui qui fut leur ami, leur porte-parole, leur collectionneur.
Un catalogue d'exposition est édité à cette occasion sous la direction de Sébastien Gokalp par les éditions Paris Musées. Textes de Bernard Blistène, Nicolas Bourriaud, François Cheval, Stéphane Corréard, Michel Enrici, Sonia Floriant, Marie Gautier, Sébastien Gokalp, Cécile Guilbert, Fabrice Hergott, Jan Hoet, Olivier Kaeppelin, Cécile Marie-Castanet, Pierre Nahon, Isabelle Rabineau, Isabelle Sobelman, Erik Verhagen. Anthologie de textes de Bernard Lamarche-Vadel.
Voici un extrait du texte que m'a demandé Sébastien Gokalp, dont on pourra lire la suite dans le catalogue d'exposition.
Un recueil d'articles consacré à Bernard Lamarche-Vadel paraît également aux éditions Inculte sous la direction de Mathieu Larnaudie.

Les animaux Lamarche-Vadel
Ma première émotion esthétique, le premier tableau que j'ai regardé, c'était des poissons rouges. Des scalaires, dans un aquarium. Il m'apparaissait flotter à dix mètres de hauteur. Mon premier tableau est en mouvement. Et avec des animaux[1].
Bernard Lamarche-Vadel sait que le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris fera retour sur son oeuvre. L'institution muséale se penchera sur sa vision de l'art et des artistes. Ici ou là, des publications à la page s'empareront de son nom comme d'un drapeau ambitieux. Peu ou prou dix ans après sa disparition, pense-t-il. Il n'a pas tort. Non pas que Bernard Lamarche-Vadel joue les fins oracles ni qu'il travaille particulièrement à l'édification de son personnage, comme certains tenteront de le démontrer. Il se saisit des symboles ; il s'en revêt exactement comme il a observé Andy Warhol et Joseph Beuys porter leur art au paroxysme d'eux-mêmes.
Un chapeau, un manteau, une certaine désinvolture, un poignet fin et un étrange flottement à mi-corps, observable sur toutes les photographies. Bernard Lamarche-Vadel est d'une beauté fascinante, immédiatement perceptible. Profondément seul, à l'écart de tout ce qui respire le social, c'est un animal au milieu des hommes. Il en a l'acuité, il en déploie la constante promptitude et la ruse d'approche. C'est un loup.
Il fait effraction lorsqu'il pénètre dans une pièce et apprécie la dramaturgie des espaces. D'instinct, il se sait cerné par une perspective qui fuit dans son dos. Bernard Lamarche-Vadel n'est ni un dandy, ni un aristocrate décadent. C'est un misanthrope manqué, il a la tendresse à fleur de peau, encore affleurante sous le muscle. Il flirte avec la férocité lorsque son sourire l'emporte sur la cruauté. On rit à mort, avec lui.
Au fil des années, depuis sa chambre d'adolescent constellée d'ossements jusqu'au loft qu'il aima habiter s'édifient autour de lui nombre de compositions parfaitement adaptées à ses gestes, des espaces hantés par l'idée de l'infini.
Il y avait sur le mur qui dominait mon lit au Perreux une collection d'ossements. J'avais essentiellement des crânes, d'espèces différentes. Des crânes d'oiseaux, de chiens, de boeufs. J'avais choisi un papier rouge sang monochrome d'un mauvais goût absolu et dessus il y avait mes crânes. De 10 à 14 ans, je composais ce décor. Le centre de tout cela consistait en une bibliothèque : deux planches avec des montants, soit une ligne pour mettre mes livres. Je dormais sous ce mur[2].
Plus tard et comme dernière demeure surgira un château massif avec un parc, un étang à flanc droit le long d'une allée libertine et altière, perchée d'arbres frêles, par laquelle on accède au lieu-dit La Rongère, en Mayenne. Ce sera son encerclement, il y dépose toute sa collection, qu'il dompte et par la grâce de laquelle il se protège. Ce sera son enfermement. Il promet : obtiendra-t-il le Goncourt avec Vétérinaires, Tout casse ou Sa vie, son oeuvre qu'il inventera autour de cette bâtisse des murailles inédites. A l'entendre ainsi se prédire une solitude sans accrocs, on songe aux contes dans lesquels des échelles végétales montent jusqu'aux ciels, faisant alternativement des étoiles et de la terre des hauts et des bas retenus illusoirement, absurdes parachutes.
En guise de paradis, Bernard Lamarche-Vadel dispose d'une expression, esquissée entre ses lèvres lorsqu'il devient certain qu'il aime un artiste. Le désignant alors à lui-même : "Le grand fou ! L'immense fou !" Plus qu'une reconnaissance, c'est un salut véritable qui admet l'autre au centre de son zoo intime. Dans cette exclamation, qu'il prononce avec une parfaite distribution des syllabes, on saisit que le "grand fou" est forcément un animal, lui aussi.
Michael Kohlhaas, le roman d'Heinrich von Kleist[3], est un livre lu et relu. Ce merveilleux roman raconte l'histoire d'un homme accusé à tort, mis au ban de la société. Un cheval hante l'ouvrage. Bernard Lamarche-Vadel l'a monté. Il n'y a pas d'obstacle lorsqu'une image s'impose, elle est réelle, elle est là. Lorsque Bernard Lamarche-Vadel évoque le photographe et cinéaste Robert Frank, qu'il aime - l'exercice d'admiration est revendiqué par lui comme l'une des vertus essentielles du critique -, c'est qu'il s'est trouvé sa place à l'intérieur des photos. Celle des enfants enfermés dans une voiture, laquelle s'enfonce doucement dans l'air, dans l'eau. Celle d'un cheval pendu à un anneau. Bernard Lamarche-Vadel parle du centre d'une toile, parle depuis le vide intérieur d'une sculpture. Ou encore du ventre tumultueux d'un animal ébranlé de sensations - vitesse et peur. L'écorché de Rembrandt lui tire des cris de joie.
L'art est arrivé à partir du moment où j'ai commencé à avoir conscience de m'isoler et de regarder la nature, seul. C'est l'époque de Bry-sur-Marne, de 55 à 57. Après cela devient un vrai système à partir de 1957, au Perreux. Je me mets dans des dispositions de contemplation de la nature. Je trouve une souche, un pneu, une pierre, et je regarde la nature. Une action qui a pris de très longues heures de ma jeunesse. La solitude. Cela se joue aussi sur un autre registre plus pénible ; mon père pour des raisons que j'ignore ne voulait pas d'animaux. Et moi je ne rêvais que de cela. J'avais ce système qui consistait à m'inventer des animaux, des chiens et des chevaux soit les espèces qui me requéraient le plus. Et je m'entourais d'animaux qui n'existaient pas. Activité très profonde de mon imaginaire qui me semble aujourd'hui avoir pris quasiment tout mon temps[4].
Isabelle Rabineau
[1] B. L.-V., "A bruit secret", entretien avec Isabelle Rabineau, in Bernard Lamarche-Vadel, entretiens, témoignages, études critiques, éd. Méréal 1997.
[2] Ibid.
[3] Heinrich von Kleist, Michael Kohlhaas, in Théâtre complet, trad. de l'allemand par Ruth Orthmann et Eloi Recoing, éd. Actes Sud 2001, coll. Babel.
[4] Op. cit., voir note 1.
Dans l'oeil du critique
Bernard Lamarche-Vadel et les artistes
Catalogue de l'exposition au Musée d'Art moderne
(29 mai - 6 septembre 2009)
Ed. Paris Musées 2009
35 euros
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Face à Lamarche-Vadel
Ed. Incute 2009
30 euros
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:: Jacques Séguéla, AUTOBIOGRAPHIE NON AUTORISEE :: signature entretien à la librairie du publicisdrugstore :: par Isabelle Rabineau :: vendredi 3 avril 2009 ::
Petit bras et gros micros
Il reste peu de librairies sur les Champs Elysées, celle du drugstore publicis, petite sans être toutefois confidentielle, conserve sa clientèle d'habitués et de curieux des livres. Elle propose sa sélection parmi l'exponentielle actualité de l'édition. De temps en temps, on y invite des auteurs à réaliser une signature.
Rendez-vous a été pris avec Jacques Séguéla, bien avant sa piètre sortie sur la "Rolex". La campagne de pub relative à la parution de son livre s'est faite, entre autres, sur les pages d'un quotidien gratuit déclarant : "Autobiographie non autorisée, par Jacques Séguéla, Plon éd. Un livre en vente partout même au drugstore". Les agences Havas et Publicis sont rivales et confraternelles. L'occasion était trop belle, nous avions donc invité Jacques Séguéla avec un sourire malicieux. Répondant à sa propre demande, en quelque sorte.
Quels que soient les auteurs invités, il y a toujours conversation sonorisée au sein de la librairie du drugstore. Les lecteurs nous en savent gré, posent des questions. C'est souvent passionnant. L'exercice de la signature est noble, simple et concret. Pour les auteurs, rencontrer son public - surtout au beau milieu de la ruche parisienne -, c'est important. Le drugstore a un statut particulier, dû à son histoire, à son ancrage dans Paris et à l'international. Patrick Eudeline (il publie en mai chez Grasset un roman d'apprentissage) cite lui aussi abondamment le drugstore. C'est ainsi, le drugstore garde quelque chose de rock'n'roll, d'authentique et de singulier. Il possède sa personnalité, son tempérament.
Le livre de Jacques Séguéla m'a surprise. J'ignorais qu'il avait approché, et durant de longues séances de travail, Pierre Lazareff, Serge Gainsbourg, Claude Puel, Robert Delpire, Pierre Prévert ou Salvador Dalí. A plus d'un titre, cet autoportrait réalisé à partir des visages des autres est pertinent. Sur la très regrettable affaire de la "Rolex", l'auteur s'est expliqué et excusé à la télévision. Je décide d'en reparler le moment venu, sans pression. Mitterrand comprit parfaitement pourquoi Séguéla aurait été un très médiocre politique : il ne sait pas se taire et cède aisément à la provocation, c'est Séguéla lui-même qui l'écrit. Dont acte, Mitterrand avait raison, Séguéla est un instinctif. Une part de son talent, certainement. Parfois peut-être aussi la raison de ses déroutes. "Mitterrand ne se trompait pas. Je suis bien trop impulsif pour m'adonner à une carrière où le dérapage verbal tue. Je n'aurais pas tenu plus d'une semaine" (p.169).
Nous entamons le second round d'entretien lorsqu'une opération médiatique se lève, exactement à la manière d'une tempête. C'est un coup de force, plutôt bien organisé puisque personne n'a rien vu venir. Des appareils photo se mettent à zoomer, une caméra cherche un angle, une dizaine de personnes revêt des tabliers blancs. On est entre la blague de potaches et l'atmosphère de carabins. En professionnel parfait de la communication, Jacques Séguéla entre dans le petit jeu qui lui est proposé. Il s'agit de surfer sur la bonne occasion de la "Rolex" en plein G20. Le collectif, puisque c'en est un, l'interpelle, lui offre une civière, car il est, selon eux, malade du grand capital. Le reste est à l'avenant, parachutes dorés, salaires, patrons forcément voyous, tout y passe. Le parallèle avec les prises d'otages de patrons saute aux yeux.
Le collectif cherche l'impact nécessaire à sa campagne de promo, mais quelque chose cloche. L'envergure médiatique de l'opération est évidente et le buzz à destination d'internet assurément probant. Mais j'ai l'impression que ceux qui crient là sont des grands gamins bien propres sur eux venus se faire connaître en développant une stratégie médiatique assez peu reluisante. Jacques Séguéla est maintenant assis à deux doigts du sol sur un drap-civière qui menace de craquer. C'est assez indigne et c'est faire peu de cas de l'âge du capitaine.
J'en suis pour ma part révoltée et coupe court, au soulagement des apprentis communicants peu fiers de l'image qu'ils avaient eux-mêmes mise en place. Les tabliers blancs recouvrent des personnes qui ont entre 25 et 30 ans. Pas tout à fait des étudiants, pas encore des patrons, à leur tour. Ils s'expriment avec aisance mais systématiquement, répètent des phrases slogans sans subtilité. Je les imagine bien en écoles de commerce, voire en agence de communication "alternative", sûre que ça existe. Ils déballent un plan de métro (c'est sous terre et ça roule, s'écrient-ils), une baguette de pain, des coquillettes (le menu de base de bon nombre de français) et une montre Casio (6 euros). C'est le traitement de choc qu'ils préconisent aux riches, disent-ils. Soit. Peut mieux faire.
A aucun moment, je le note, ils ne s'excuseront auprès de moi pour m'avoir interrompue, ni, pourquoi pas, me faire risquer de perdre mon job de consultante auprès de la librairie. Que nous ayons reçu David Lynch, Claro ou Viken Berberian à la librairie du drugstore, ils ne veulent pas le savoir. Ce qui se fait ici est dénué d'intérêt à leurs yeux quoi qu'il arrive, et nous sommes tous, employés ou intermittents, pris sous le sceau du "riche". Plutôt inquiétant. Ce mépris à l'égard du monde des livres me rappelle de très mauvais souvenirs. Dans la manière et le mode d'emploi de cette occupation des lieux, dans la négation des individus (clients et salariés) qui les peuplent, il y a du populisme pur et simple.
Et la Nave va... Nos blouses blanches s'éternisent. Et ça se précise. Ils sont uniquement là pour se faire voir grâce / aux côtés de Jacques Séguéla, lequel leur répond courtoisement. Et c'est là que le bât blesse. Dans l'agressivité qui est la leur, aucune douleur sociale, aucune authenticité non plus dans leurs slogans, ils parlent au nom du média. Au nom d'un slogan qui est le nom de leur collectif que je me plais à ne pas nommer ici, détricotant à plaisir leur visée publicitaire.
J'ai l'impression d'avoir en face de moi de pseudo-entarteurs nuls, sans aucune déontologie ni réflexion. A quoi sert l'anarchie sans contenu, à quoi riment les indignations des zutistes, des dada et des autres empêcheurs de tourner en rond si la ligne d'horizon est bêtement médiatique ?
Ils critiquent l'ouvrage mais ne l'ont pas lu (je leur ai posé la question), font référence uniquement aux grands groupes de presse français, d'où originent leurs interventions, comme s'ils parlaient d'or. "Vous avez dit ça sur France Info, vous avez dit ça sur BFM"... Navrant. Quand à bout de forces et d'arguments ils en viennent au délit de richesse (un riche est obligatoirement un salaud), la crise de 2009 n'excuse pas leur parfait poujadisme. Je me demande ce que RTL et Europe 1, dont j'aperçois les micros, font dans cette galère. Pas de place à Londres, difficile d'en obtenir à Strasbourg, alors on a décidé de réchauffer le gimmick de la "Rolex" avec ses bons vieux ressorts ?
Je demande à reprendre le cours de la signature, nous pourrions continuer ces réflexions intéressantes de manière plus apaisée et surtout collective : car enfin le public ne voit rien, puisque les blouses blanches (nos vaillants inquisiteurs sont restés anonymes, pris dans la véhémence de la meute) tournent le dos, magnétisées par les micros, appareils photo et caméras. Pitoyable. Je suis promptement renvoyée à mes livres. Un photographe, derrière moi, me donne des coups et dit à son collègue : "Moi je peux pas travailler dans ces conditions". Ben voyons. Et moi donc ! Puis me menaçant : "Va falloir que vous vous tiriez". C'est bien mal me connaître, autant vouloir me donner encore plus envie de rester. Un comble pour la lectrice que je suis, peu encline à défendre le périmètre de sécurité d'un Jacques Séguéla - qui n'a du reste pas besoin de moi - et pourtant contrainte de reconnaître à l'auteur non seulement du calme et du talent, mais aussi un charisme bien supérieur à ces émules aux petits bras, tous communicants amateurs, rêvant absurdement de célébrité médiatique, creuse et vide, malgré qu'ils en aient.
Les micros sont rangés. Je remercie Jacques Séguéla pour sa patience, c'est le moins que je puisse faire. Je suis sifflée, et avec houle. Je déteste qu'on me dise ce que je dois penser et comment.
Quelques minutes plus tard, un peu penaud, l'un des anciens du bal costumé vient me demander si je n'ai pas retrouvé son sac, nous interrompant à nouveau comme si mes questions n'existaient pas, et d'ailleurs moi non plus, pas plus que la séquence de signature / itw en cours. Irréalité. Il a perdu son sac à dos vert, de marque. L'aurais-je retrouvé ? Fin de partie.
Isabelle Rabineau
P.S : Le collectif, je l'apprends par voie de presse, dépend en réalité d'Europe Ecologie (nullement mentionné durant l'opération).
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:: Alexandre Astier, Nuit KAAMELOTT, Livre 6 :: avant-première au Grand Rex :: par Isabelle Rabineau :: jeudi 26 mars 2009 ::
Nuit Kaamelott au Grand Rex

Alexandre Astier veut le grand écran pour Kaamelott et il a raison. Les 7 premiers épisodes du Livre VI ont cueilli cette nuit les fans les plus exigeants, avec sous le bras leur livre de référence (Kaamelott Livre I texte intégral, éd. Télémaque) dont les dialogues, ricochés par coeur, fusaient çà et là de fauteuils en fauteuils, lors des deux entractes.
C'est donc le Roman d'apprentissage du Roi de Bretagne que le Grand Rex proposait en ouverture du festival Paris fait sa Comédie, rajeunissant en 7x40 minutes l'auditoire de 15 années, rien que ça. A commencer par les acteurs dont les réapparitions en jeunes godelureaux tirèrent à la salle des cris de liesse et de surprise pour une inouïe remontée dans le temps. Voyage nocturne accéléré en grand cinémascope by Astier Alexandre.
Ce Livre VI clôture en beauté les saisons télé de Kaamelott. Il en révèle certains mystères mais dévoile surtout la structure sur laquelle repose tout l'édifice, signant par ce trajet à rebours la capacité d'autonomie d'une fiction nerveuse et stylée, libertaire et formidablement douée pour éveiller l'esprit aux plaisirs d'imagination et de création. Comme à l'accoutumée, Alexandre Astier, tel Karajan au centre de sa Philarmonie, a tout conçu, de la musique à la réalisation en passant par les textes et le cast, épaulé, pour ce très gros oeuvre filmé à Cinecittà, par Emmanuel Meirieu, Jean-Christophe Hembert et Christophe Chabert, entre autres fidèles.
Ceux qui regardent médusés l'aventure depuis ses débuts l'ont vue se métamorphoser au fur et à mesure, de Livres en épisodes. C'est une mue constante qui préserve inventivité expressive et rigueur narrative. Ceux qui furent absents lors de l'avant-première au Grand Rex seront bientôt fascinés eux aussi par cette nouvelle tournure, aux rythmes savamment alternés - encore plus subtils que précédemment -, aux décors enfin exponentiels, dégoupillés en plein air, aux costumes comme toujours sobres et intelligemment allusifs (Anne-Gaëlle Daval). La partition musicale renouvelle ses standards, offre de nouveaux accords ondulatoires, à l'émotion foudroyante. Elle régit les voix avec une maîtrise folle, comme autant de sons en osmose : c'est l'un des génies qui habitent le talent d'Alexandre Astier, cette intuition des mots qui vont aux voix et aux âmes, cette prescience des regards et des bouches, des profils et des dos qui vont à ses récits.
De cette puissance symphonique dans la composition, les paroles et les visages des acteurs sortent révélés, emplis d'une véritable fureur de jouer. Du coup, l'image est charnelle, au-delà de sa toute nouvelle redéfinition ocre, tout en réminiscences pompéiennes, mosaïquée, évanescente. Comme si le temps infiltré s'évaporait peu à peu comme un regret alors que la mémoire d'Arthur le hante.
Car Kaamelott, s'il redispose à l'envi ses best of, va toujours plus loin, si bien que le public entonne comme autant de refrains les jeux dialogués qu'il aime et reconnaît, avant de dévorer les formes entièrement réinventées que ce Livre VI lui propose. En peu de Livres, relativement, des gimmicks d'une longueur inhabituelle se sont forgés, des séquences entières sont vécues par les spectateurs comme des histoires quasi familiales, ressenties de manière intime. C'est assez souvent le fait des séries, des sagas, mais assez rarement sur d'aussi longs dialogues. Et c'est assez troublant.
Tous les acteurs sont exceptionnels. On n'a sans doute jamais vu Patrick Chesnais ainsi, même au théâtre. L'éventail de son jeu est démultiplié, insensé de justesse et de doute, de pouvoir captif, à la fois assumé et écrasant (c'est simple on dirait le Ponce Pilate de Roger Caillois). Revoir Philippe Morier-Genoud tentaculaire et elliptique, Tcheky Karyo sépulcral,François Rollin casuistique et au mot près, tous les Astier and co... est un moment d'intenses retrouvailles. On découvre Pierre Mondy post-2000, qui affiche avec un naturel dément toute la minéralité d'un Romain à l'écran (une effigie gravée). On peine à comprendre pourquoi et comment on a pu se passer si souvent de lui. D'une humanité confondante, jouant César avec la hardiesse candide du héros entré dans le panthéon de la vieillesse à son corps défendant, Mondy assistait jusqu'au bout à la nuit Kaamelott, souriant aux stupeurs et rires du public, écoutant l'écho des répliques remonter du parterre jusqu'à la mezzanine du Grand Rex où il se trouvait. Lorsque je le félicitais, il eut cette phrase, digne de Jules : "C'est loin d'être fini". Comme dans le Livre VI c'était là une remarque qui pouvait s'appliquer autant à l'homme qu'au héros. Un peu comme cette arme d'invulnérabilité lancée à Arthurus (Alexandre Astier) au travers de ces mots : "Ne te laisse pas avoir, c'est un ordre". L'une des plus belles répliques de la saison, déjà culte. Chapeau, César.
Quant à Alexandre Astier, il campe - mais qui en doutait ? - merveilleusement cet étourdi aux instants autistes sur lequel le destin (c'est-à-dire la fiction) a jeté son dévolu pour en faire le héros malgré lui de ses propres aventures. Démêlant l'air de rien des écheveaux d'histoire politique et stratégique, les rendant pour tous à peu près limpides sous forme de mythes racontés, il élucide d'un sourire en coin les mécanismes humains les plus complexes avec cette seule devise : "Défendre la dignité des plus faibles". Cela s'entend, semble-t-il dans la fiction et en dehors d'elle, par un sens très intense de la liberté, la sienne propre et celle d'autrui.
Malentendus et défauts de compréhension jalonnent les textes de cette saison VI. Chez Astier c'est régulièrement l'endroit d'une pure poésie. Son personnage, Arthurus Rex, fait l'objet d'un souci particulier. Mis à part des autres tout bonnement parce qu'il utilise le langage de manière rigoureuse, voire absolutiste, il use, en sus, très peu fréquemment de questionnements. C'est sans doute la raison pour laquelle, justement, on lui répond si souvent. Plus que la notion d'absurde ou de non sense, ces dysfonctionnements basiques de la compréhension sont décisifs dans l'aboutissement des scénarios du créateur de Kaamelott : il y a toujours un temps d'avance dans le discours d'Arthurus lequel n'interroge guère le monde, lequel, en retour, le torpille de questions, quêtes, demandes diverses.
Le silence - au sens musical - prend de l'espace, se dilate à l'image. C'est l'une des singularités sublimes de ce cinéma-là, ce personnage principal, qui dans le fond, se tait. Les autres parlent pour lui ; il accueille leurs bruits.
En attendant la diffusion du Livre VI sur M6 au mois d'avril, on lira les extraordinaires aventures du Lieutenant Kijé, de Tynianov (disponible en folio), dont la drôlerie et le tourment (héros malgré lui) aideront toujours à patienter...
Isabelle Rabineau
> Critique et teaser sur le site du magazine Générique(s)
> On en a gros ! Le blog des fans de Kaamelott
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