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C B 1 1
...
Et mat !
15 h.
La tête dans les mains, parfaitement immobile, les yeux fixés
sur l'échiquier, indifférent aux commentaires discrets et admiratifs chuchotés
par les spectateurs agglutinés autour de la table, le Grand Maître
réfléchissait depuis un long moment.
Il
n'avait levé la tête qu'à deux reprises : tout d'abord , il avait jeté un coup
d'oeil rapide sur la pendule de jeu, soucieux de ne pas gaspiller les
précieuses minutes dont il disposait encore ; ensuite il avait relu sur sa
feuille de partie les trois derniers coups joués pour vérifier la rigueur
absolue de l'infaillible cheminement stratégique et tactique qui devait
conduire, sans coup férir, l'adversaire à sa perte.
De
toute évidence, on arrivait à une phase cruciale de la partie.
Le
Grand Maître Sergei SOUKOV avait minutieusement pesé tous ses coups dès le
début de la partie. Il s'était assuré très vite, par un jeu simple mais d'une
logique sans faille, la maîtrise du centre de l'échiquier ; à présent, chaque
coup devenait une estocade détruisant toute initiative chez l'adversaire. Ce
dernier en était réduit à différer l'inéluctable dénouement par des réponses
défensives, espérant seulement qu'une distraction toujours possible ou qu'une
erreur d'appréciation ou d'analyse lui permettraient peut-être de revenir dans
cette partie désespérée.
SOUKOV
leva enfin la tête, prit son crayon et nota le coup qu'il allait jouer. Il
replia la feuille, soustrayant aux regards indiscrets le secret de cette
nouvelle manchette.
Il
ne joua pas immédiatement, prit son temps, examina une dernière fois
l'échiquier avec la plus grande attention, ajoutant ainsi une note
insupportable au suspense qui commençait à peser aussi bien sur son adversaire
que sur les spectateurs.
C'était
le moment où une partie d'échecs s'apparente à une mise à mort : il y a dans
cet instant le tragique de l'hallali, phase ultime d'une lutte où la bête
traquée, épuisée, fait face à la mort, attendant le coup de grâce, tout espoir
perdu.
SOUKOV
se décida enfin : il saisit un cavalier, le déplaça d'un geste sec, rapide et
sûr :
-
Echec !
Un
frémissement, accompagné d'un léger murmure d'admiration à peine contenue,
parcourut toute la salle.
Le
coup était lumineux, d'une simplicité diabolique : il ne laissait aucune issue
plausible à l'adversaire.
Celui-ci
pâlit, visiblement désarçonné par la brutalité d'une attaque qu'il n'attendait
pas aussi rapide et déterminante.
SOUKOV
se leva, le visage fermé, indifférent à l'attention qui se portait sur lui et aux flashes des photographes qui le
poursuivaient ; il se dirigea vers la fenêtre et resta là, debout, immobile, le
regard perdu dans le lointain, comme absent.
Puis,
machinalement, comme s'il faisait là un geste longtemps répété, hors du temps
et des circonstances, il sortit de la poche intérieure de sa veste une feuille
qu'il déplia lentement et dont il parcourut le texte.
A
sa manière de lire, chacun pouvait imaginer qu'il connaissait par coeur le
contenu de cette page.
Il
chiffonna le papier et, d'un geste las, le laissa tomber sur le sol.
Son
adversaire, la première surprise passée, avait retrouvé son calme et, entêté,
ne souhaitant pas encore baisser sa garde, cherchait dans le jeu de SOUKOV la
moindre faille qui lui permettrait au moins de prolonger la lutte de manière
honorable.
Il
crut trouver une échappatoire très provisoire qui lui accorderait un sursis
pour prolonger la partie, peut-être même pour la rendre moins facile au Grand
Maître.
Il
nota son coup, déplaça son roi et appuya sur le bouton de la pendule.
15 h 15
C'est
le claquement de l'horloge qui sortit SOUKOV de sa rêverie.
Il
revint à la table de jeu et s'assit.
Il
n'examina même pas le coup de l'adversaire.
Il
inscrivit sur la feuille de partie :"Abandon" et il quitta la salle
sans un mot.
Il
y eut dans la salle un silence de mort, lourd de stupéfaction, d'effarement
même.
Un
photographe, intrigué par l'attitude de SOUKOV avant cet abandon, ramassa la
feuille que le Grand Maître avait jetée sur le sol et la déplia :
"Cher
Sergeï,
"Je
te l'ai dit souvent : je souffre trop de tes absences.
"Je
ne les supporte plus.
"Tu
as un avion pour Moscou à 15 h 35.
"Si
tu ne le prends pas, la Reine te dit :" ... Et mat !" pour toujours.
Natacha Cette nouvelle vous a-t-elle plu ? Merci.
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