Voici donc le premier chapitre de mon deuxième roman, Dark Laughs.
Je l'avais attaqué à l'âge de 19 ans et tout comme le premier je l'ai repris mais de manière moins approfondie car mon style avait déjà bien évolué.
Je suis particulièrement fier de l'atmosphère que j'ai réussi à camper dans ce livre, bonne lecture :)
N.B : Je tiens à préciser que tous les textes que je publie sur ce Blog sont le fruit de mon travail et que pour préserver l'intégrité de ma propriété intellectuelle, j'ai protégé officiellement l'intégralité de ces textes.
I La pluie tambourine sur le toit de la Datsun. La surface du macadam, à présent gorgée d’eau, ne porte les traces d’aucun sillage habituellement laissé par les rainures des pneumatiques. Un matelas liquide épais porte le véhicule, le faisant flirter avec le phénomène d’aquaplaning. Mais la gomme, matériau spécialement conçu pour ce genre de caprice météorologique, évacue tant bien que mal les trombes d’eau se massant sur le bitume ne laissant aucun flottement porter préjudice à la direction. D’une main glacée, elle tente d’atteindre la commande du chauffage, mais se reprend bien vite, sentant déjà le froid s’engouffrer sous son chandail en laine. L’impact sur la vitre arrière gauche n’est pas là pour arranger les choses. De prime abord, on jugerait la vitre encore hermétique, mais en fait, une dizaine de microfissure naissent au cœur de ce nœud de fibres diaphanes, laissant ainsi passer l’ennemi sibérien. Ce passage, elle le doit aux gosses du quartier. De sacrés garnements ces mômes. Cette manie stupide qu’ils ont de balancer des pierres à tout bout de champ. « Vous allez finir par blesser quelqu’un avec vos bêtises ! » leur répète-t-elle tous les jours, lassée de ne pas se faire entendre. Elle aurait pu aller se plaindre au Capitaine Irons, et se faire dédommager par les parents… A quoi bon ? D’ailleurs, parlons-en de ces parents. A quoi servent-ils au juste ? Ne peuvent-ils pas éduquer correctement leurs enfants ? Et puis que font-ils le soir si tard à traîner dans ces rues si sombres ? « Oh, et puis zut ! crache-t-elle brusquement. Pourquoi persister à vouloir tout changer ? De toute manière cela ne servirait à rien. A rien du tout ! » Perdue dans ses pensées, le froid ne l’atteignait pas. Comme immunisée par le voile d’un songe éveillé. Ce dernier lui a d’ailleurs permis de réaliser l’expérience à la fois surprenante et désagréable de se rendre d'un point à un autre sans se souvenir de quoi que ce soit, seulement par le biais de l’habitude. Une voiture aurait très bien pu s’interposer, faisant valoir son droit de priorité, et l’accident se produire. Peut-être aurait-il mieux valu que cela se passe comme ça… La pluie redouble de vigueur assourdissant un peu plus l’habitacle de l’automobile. Machinalement, la jeune femme porte sa main à la commande des essuie-glaces, afin d’enclencher la vitesse supérieure mais se rend vite compte que les balais donnent déjà le meilleur d’eux-mêmes. Elle détourne alors son regard embué vers la banquette du passager, qui bute pour l’énième fois sur le petit sac marron. Une nouvelle vague de nostalgie et de tristesse la submerge à nouveau. Éviter d’y penser est la meilleure des choses à faire, pour elle comme pour lui. D’ailleurs, s’il était encore là, il lui dirait. S’il était là… Malheureusement, ce n’est pas le cas, Steven est bel et bien mort et inhumé. Les images auxquelles elle a été confronté il y a tout juste quelques minutes, resteront à jamais gravées dans son esprit et dans son âme. Ces visions, dénuées de toute pitié, se sont enchevêtrées les unes sur les autres démasquant pour toutes ces victimes présentes lors des funérailles, le vrai visage de la réalité. L’image d’une chose prodiguant tant la joie et le bonheur, que le malheur et le désespoir. Elle ne peut réprimer un long frisson rétrospectif, en repensant à la cérémonie, le prêtre énonçant quelques bonnes paroles en latin, et tentant d’ouvrir les portes du Saint-Royaume en citant son statut d’homme de bonne foi. « Au moins, tu seras bien là-haut, se réconforte-t-elle, je t’aime mon frère, je ne cesserais jamais de t’aimer. » Lissa arrive enfin à Mapple Hill Street. Numéro 9. Garant sa Datsun le long de la chaussée, elle stoppe ses essuie-glaces, éteint ses feux et coupe le contact. Les mains toujours agrippées au volant, elle se sent vide. Elle aimerait pouvoir presser le bouton OFF de son esprit si elle le pouvait. Pouvoir n’être qu’une coquille vide le temps de laisser son cœur digérer ces dernières soixante-douze heures, tout seul, comme un grand, sans que sa tête ne s’en mêle. A vrai dire, elle n’avait même pas encore entamé son deuil, elle ne réalisait pas du tout l’ampleur de la situation. Déjà dans un état étrange depuis quelques semaines, elle se sentait en transe depuis l’annonce de la mort de Steven. Elle ne se sentait pas capable d’un tel processus. Elle ne se sentait pas capable d’assumer un tel manque, son frère était tout ce qui lui restait des vestiges d’une famille prématurément déchirée. A présent, elle était seule — même si elle ne le voulait pas. Elle jette un œil à travers le carreau inondé de sa fenêtre en direction de sa demeure. Un véritable déluge. Elle ouvre sa portière, agrippe le sac marron d’une main crispée aux articulations noueuses, et le place sous son chandail de sorte à le protéger de cette averse diluvienne. Ne prenant pas le temps de verrouiller son auto, elle s’empresse d’atteindre le porche, voulant, au plus vite, couper court à cette douche glacée. Le chemin de terre est un véritable pédiluve, elle patauge plus qu’elle ne court et tente d’éviter les plus grosses mares de boue. Dans sa course, elle échappe ses clefs. A son grand désarroi, elles se retrouvent certainement embourbées dans une des nombreuses flaques du sentier. Agacée, Lissa pousse un juron, immédiatement recouvert par un bruyant coup de tonnerre. Elle lève les yeux vers le ciel obscur et observe de grosses turbulences noirâtres s’activer sous la force véhémente des rafales de vent. Les roulements de tonnerre grondent gravement dans ce chaos aérien, mais aucune décharge ne vient zébrer cette toile sombre. Elle reporte son attention sur le sentier, geôle improvisée de ces fichues clefs. A contrecoeur, elle se décide à aller fouiller chaque bourbier pour tenter de retrouver ce satané trousseau. Alors qu’elle poursuit ses recherches, la pluie semble encore redoubler d’intensité se conjuguant aux bourrasques de vents pour déstabiliser la jeune femme au point de la projeter dans ce marais qui autrefois était son chemin. Les trombes d’eau plaquent ses longs cheveux châtains contre son visage détrempé comme pour mieux dissimuler cette douleur vivace. Mais le vent souffle et fouette ses joues enfles, irritées par le sel de ses larmes, et porte sa chevelure épaisse et abîmée dans ses flots, souhaitant, lui, au contraire, dévoiler ce visage marqué par l’affliction. Enfin elle sent le contact froid et métallique de l’objet tant convoité. Elle parvient à sourire, soulagée, puis se relevant difficilement, se hâte d’aller à couvert. Dans son élan, son pied droit dérape. Elle chancelle un instant, puis s’affale dans ce qui ressemble maintenant à un véritable torrent de boue, sa tête venant heurter un des galets disséminés sur son sentier. La jeune femme glisse doucement vers une perte de conscience où les images de son frère et de ses funérailles se chevauchent et s’entrechoquent, l’entraînant malgré elle dans un marécage endeuillé, hérissé de réminiscences d’un temps révolu. Comme parvenu à ses fins, le vent se meurt peu à peu, laissant place à une légère brise. Délicate, elle vient lécher le sang dilué sur la plaie ouverte de la jeune femme, lui donnant cet aspect collant, sur le point de coaguler. La pluie, elle aussi s’éloigne, signant son passage de cette fraîcheur singulièrement humide et oppressante. Elle a froid. Elle ouvre un œil mais ne perçoit q’un rai de lumière pâle ne mettant à jour qu’une nuée de petit grain de poussière flottant paisiblement dans le calme d’une pièce qui semble être une chambre à coucher. Elle est transie et se rend compte que malgré le drap doublé d’une couverture qui recouvre son corps nu, il est entièrement couvert de chair de poule. De ses coudes, elle se redresse lentement pour tenter d’examiner la chambre. Ses yeux acclimatés à la pénombre, parviennent à faire le focus sur les divers éléments de la pièce. La pièce en question, paraît arborer des meubles de style Louis XVI. Allongée dans un lit à baldaquin, Lissa parvient à discerner une armoire massive disposée à sa droite. A sa gauche une petite commode et face à elle, elle pense reconnaître un secrétaire voisin d’une grande coiffeuse où tout un tas de produits de cosmétique semble posé dessus. Trop engourdie pour tenter une vaine compréhension, elle décide seulement de se lever pour trouver ses vêtements. Mais une douleur aiguë au crâne se réveille brutalement la forçant à garder la position allongée. Ses doigts viennent machinalement effleurer son cuir chevelu à l’endroit incriminé et sent le contact d’un linge soyeux. Machinalement elle cherche le reflet de la glace qui devrait se trouver sur la coiffeuse, mais elle est trop éloignée pour distinguer quoi que ce soit. Elle reporte alors son regard sur l’armoire à sa droite qui elle aussi est pourvue d’un miroir. Elle remarque alors un étrange bandage sur sa tête. Le pansement semble propre et réalisé avec soin. Elle remarque également que ses cheveux sont coiffés et brillants. Ils chevauchent le linge amplement, leur donnant un aspect d’après-brushing très agréable à l’œil. Maintenant que le sommeil a complètement fui son corps, la chaleur reprend peu à peu place dans son organisme. C’était sans doute l’étourdissement qui la faisait trembler comme une feuille morte — comme une feuille morte… elle aussi, victime du vent ? Perdue dans ses pensées, Lissa sursaute lorsqu’un objet dur frappe contre la porte, émettant un bruit sec et creux. - Puis-je entrer ? dit une voix féminine qui semble d’un certain âge. Comme Lissa reste silencieuse, la voix rassure : - Je suis la vieille dame qui vous a ramassée alors que vous étiez inconsciente dans votre allée. Je vous ai ensuite ramenée chez moi, vous ai lavée puis couchée. « Dans l’allée…inconsciente ? Mais de quoi parle cette femme ? » - Vous ne voulez vraiment pas me laisser entrer ? Allons, je sais que vous êtes réveillée, je ne vous veux pas de mal. Elle a beau se triturer l’esprit, rien n’est clair dans sa mémoire. Tout se bouscule, elle a la désagréable sensation de chercher une aiguille dans une meule de foin. Dans la foultitude de souvenirs désordonnés qui polluent son esprit, elle ne parvient pas à trouver le détail. Elle se souvient d’une formule qui voudrait que pour se sortir de l’impasse de la meule de foin, il suffirait d’embraser le foin et de quérir son aiguille à l’aide d’un aimant. Astucieux, mais inapplicable dans son cas précis (tout du moins sans réflexion intensive). Toujours est-il que, si elle est dans ce lit, il y a forcément une raison, et que la personne qui se trouve derrière la porte (certainement une vieille femme inoffensive) doit être intimement liée avec sa présence ici. Par conséquent cette dame est sûrement la seule personne à pouvoir lui fournir ne serait-ce qu’un début d’explication. - Bon, je n’insiste pas pour le moment, je reviendrai vous voir plus tard. De toute façon, vous n’allez pas tarder à avoir faim, venez donc alors me retrouvez dans la cuisine, je vous servirai un bon potage. - Attendez… Pas de réponse. - Madame, revenez. « Elle est partie, pense-t-elle tristement. Tant pis, je vais devoir sortir. » Lissa effectue un quart de tour sur sa droite, ses seins ronds et fermes roulant avec délicatesse sur son thorax désormais moite de sueur et ses longues jambes menues se repliant avec aisance pour s’extirper de sous les draps. Elle repense à la douleur qui s’était manifestait lorsqu’elle avait voulu se relever il y a un moment, hésite un instant puis bascule lentement sur son séant. Hormis quelques élancements légers, la douleur semble s’être estompée. Elle se redresse et sent le drap en coton humidifié de transpiration coller à ses fesses lisses et douces. Elle relève les yeux et son regard percute, indifférent, le reflet de son corps nu dans le grand miroir de droite. Il y a une éternité qu’elle ne s’était pas regardée en tenue d’Eve dans une glace. Peut-être avait-elle peur. Peur d’apercevoir le reflet d’une femme laide et répugnante sur le mauvais côté de la pente, peur de regarder la vérité en face. Mais nul doute que cette crainte fût injustifiée car en ce moment présent elle observe son enveloppe charnelle, et le reflet qui parvient à ses rétines fatiguées est celui d’une magnifique jeune femme en pleine force de l’âge, aux charmes et aux qualités indéniables. Lentement, elle s’éloigne du lit à baldaquins, en quête de ses vêtements. Elle sent une moquette râpée sous ses pieds. Désagréable sensation. Elle avance vers la coiffeuse, distingue une brosse à cheveux, quelques pinces et autres barrettes ainsi que plusieurs flacons de parfums. Elle inspecte le secrétaire en vain, puis se dirige vers la petite commode de gauche. Après une hésitation, elle ouvre le tiroir du haut. Elle pense qu’elle n’apprécierait guère qu’une personne qu’elle a recueillie fouille dans ses affaires personnelles. Fort heureusement le tiroir ne contient rien qui aurait pu la mettre encore plus mal à l’aise qu’elle ne l’est déjà ; il s’agit de plusieurs couvertures sûrement destinées au lit dans lequel elle se trouvait. Peu convaincue de trouver ses vêtements dans cette commode elle ouvre néanmoins le deuxième tiroir. Elle y déniche cette fois des draps ; des draps housse, des taies d’oreillers et une descente de lit. Comme elle s’y attendait, elle ne trouve dans le dernier tiroir qu’un édredon épais et moelleux ; pas de traces de ses vêtements. L’unique rayon de lumière filtrant des volets semble s’estomper indiciblement, prenant un aspect laiteux. Un de ces jours où la lumière du soleil alors filtrée par une épaisse couche de brume et de nuages prend une nuance blanche et opaque. La curiosité la prend de jeter un œil au dehors ; de se rendre compte si le paysage lui dit quelque chose. Lissa s’approche de la fenêtre aux volets entrebâillés, traversant le faisceau blanchâtre agitant par là même la multitude de grains de poussière suspendus dans l’air. Elle remonte délicatement la fenêtre à guillotine qui coulisse dans un bruit de glissière accompagné d’un léger chuintement. Consciente de sa nudité, elle pousse à peine le battant du volet et glisse un œil furtif à l’extérieur. Elle sent une fraîcheur mordante s’engouffrer dans la chambre, affermissant instantanément la pointe de ses seins qui, en plus de la couvrir de chair de poule, lui extirpe un petit cri de surprise. Machinalement, elle place une main devant sa bouche et de son autre bras se couvre la poitrine. Au travers de l’ouverture des volets elle aperçoit deux grands cèdres. Agités par de sporadiques rafales de vent, ils baignent dans une lueur crue, et bien que mate presque éblouissante. Elle note qu’un grand mur semble délimiter le terrain d’une rue qui ressemble étrangement (du moins du peu qu’elle puisse voir d’où elle se tient) à Mapple Hill Street. Elle remarque que le jardin est embelli de divers plants de fleurs mais que sous l’éclairage pâle et sans vie de ce jour particulier, ces derniers paraissent mornes et tristes, chevrotant sous les giclées d’air froid que distille sournoisement le vent du nord. La rue est déserte et calme, sans doute étouffée par l’atmosphère orageuse. Un long tremblement lui parcourt les reins. Elle rabat prestement la fenêtre à guillotine et se dirige vers la grande armoire afin de dénicher des vêtements, quels qu’il soient. Stupide idée que d’avoir laisser le froid s’investir dans cette douillette petite chambre. Elle ouvre le meuble et commence son inspection lorsque qu’une décharge électrise son orbite gauche puis sillonne son crâne jusque sous le bandage. La douleur, plus acérée et persistante, malmène son système nerveux, au point de lui faire perdre l’équilibre et mettre un genou à terre. La jeune femme se presse fortement le cuir chevelu, sentant sa vision se brouiller. Elle ferme les yeux. Prises de vertiges, elle bascule de côté, se repliant dans la position du fœtus. Un bon moment lui est nécessaire pour rouvrir les yeux après que le mal se soit dissipé. L’évidence lui saute aux yeux. Elle est allongée dans le lit, la couverture bien remontée, son corps à température convenable. Elle se redresse brusquement mais avorte bien vite son mouvement, son crâne la rappelant à l’ordre. Elle finit par laisser sa tête tomber sur l’oreiller moelleux, déconcertée. Serait-ce un rêve qu’elle vient d’achever ? Que les souvenirs qu’elle a de cette chambre sont antérieurs à ce qu’elle croit avoir vécu ? Peut-être même antérieurs à sa venue ici… Elle jette un œil à la fenêtre à guillotine. Elle sent encore le froid lui pincer la pointe des seins alors qu’elle l’avait ouverte. Machinalement, elle passe sa main sur son sein gauche et sent ce dernier pointer. Pourtant la température sous les draps y est fort agréable, douce, tiède et soyeuse. Elle remarque que les volets sont fermés et que le peu de lumière qui baigne la pièce s’infiltre seulement par le biais des interstice entre les deux battants. Elle se rappelle soudain la voix de la vieille femme. Celle qui avait frappé à la porte demandant l’autorisation d’entrer. Sûrement était-ce elle qui l’avait soigneusement recouchée après avoir fermé les volets que le vent devait faire claquer. Un chuintement de bois la coupe dans sa réflexion. Instinctivement elle bascule la tête sur la droite, feignant le sommeil. Dans le miroir de l’armoire elle voit s’ouvrir lentement la porte de la chambre. Elle remarque également que le bandage qu’elle avait sur la tête n’est plus là. Sans plus de réflexion, elle observe attentivement la porte afin de voir qui s’introduit dans la pièce, quasiment persuadée de voir une vieille femme, le dos voûté, une canne à la main, une tignasse blanche en guise de cheveu. Idée stupide se dit-elle, comment aurait-elle pu la transporter jusqu’ici alors. Non, cela doit plutôt être une matrone en bonne condition physique, grande et costaude, capable de briser une table en bois d’un seul coup de poing. Lorsqu’elle voit apparaître un homme dans l’encadrement de la porte, sa surprise est telle qu’elle tourne la tête afin de voir d’elle même l’apparition comme pour confirmer ce que le miroir lui avait montré. L’homme est vieux, peut-être soixante-dix ans, les rares rescapés d’une chevelure naguère certainement vigoureuse rappelle cette couleur crue que Lissa avait observé dehors. De petite taille, le vieil homme ne se tient pas courbé mais semble accablé de rhumatismes, les articulations craquantes et le teint blafard. Ayant certainement remarqué son mouvement de tête, le vieil homme avait accroché son regard sur elle. Aux yeux de la jeune femme pour être précis. Son regard, chargé d’une sorte d’incompréhension, se fait tellement insistant que Lissa en vacille d’étonnement. Finalement, le vieux finit par articuler : - Veuillez m’excusez, je pensiez que vous dormiez encore à poings fermés. Je voulais en profiter pour venir chercher quelques effets personnels… Lissa se sent soudain affreusement nue sous ses draps. Penser que seule cette couverture préserve sa nudité en présence de cet inconnu décidément très louche, la fait frémir d’anxiété. Elle s’enfonce un peu plus dans le lit, muette comme une tombe. « Des effets personnels, dans une chambre à coucher doté d’une coiffeuse où il n’y a rien que des draps et des couvertures, il se fiche de moi, pense-t-elle. » Elle fixe le vieil homme qui n’en démord pas de son regard appuyé. Immobile, il prend des airs effroyables de statue de cire. Comme si c’était le cas, et sous l’effet d’une chaleur torride, le petit vieux semble se liquéfier, auréolé d’une lueur vacillante et tournoyante. La pièce s’étire et se déforme bizarrement comme une pâte à mâcher, puis se met insensiblement à tourner. Lissa a la désagréable sensation d’enfin comprendre ce que le linge peut ressentir dans le tambour d’une machine à laver. Prise de nausées, elle se frotte les yeux puis les plisse afin de distinguer le vieux qui s’apparente désormais à une flaque de cire séchée. Cette dernière vision lui arrache un hurlement puis c’est le black-out. A demie immergée dans un marécage sombre et épais, elle peine à libérer son esprit englué dans cette mélasse imaginaire. Elle ne sait pas très bien si elle est réveillée lorsqu’elle perçoit cette discussion au loin. Très loin. D’un effort intense, elle essaie de comprendre la conversation, comme si elle devait régler le potentiomètre d’une radio pour éclaircir la réception d’une station. Lorsque enfin les parasites disparaissent, elle entend les voix : Première voix : … bien savoir ce qu’il t’arrive bon sang ? Deuxième voix : J’en sais rien ! Je n’y arrive pas ! Je ferais bien de changer… Première voix : Oublies tout de suite cette idée saugrenue. Dois-je te rappeler quels sont tes devoirs ? Il t’a ordonné de le faire, alors fais-le. Deuxième voix : Mais pour quelle raison ? Première voix : T’occupes. Fais-le, c’est tout. Un silence. Deuxième voix : Mais je ne comprends pas, comment se fait-il qu’elle soit douée d’une telle résistance ? Première voix : C’est juste son système nerveux qui est un peu plus coriace. Insistes. Deuxième voix : Un peu ? C’est la troisième tentative de la matinée. Nouveau silence. Première voix : Sois méfiant tout de même, tu sais comme moi que trop d’essais infructueux pourrait te causer quelques désagréments…
|