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Etat d'Armes

Un dîner

Frédéric voulait et moi non.

C’était un dîner comme il y en a tant dans toutes les villes de France et de Navarre, le rite quasi obligé de chaque fin de semaine.

Annabelle m’avait téléphoné un bon mois avant cette fameuse soirée.

Cette femme ne me téléphone jamais, sauf une fois par an pour m’inviter à dîner. Je la croise une dizaine de fois dans l’année au détour d’une rue commerçante de notre ville et nous échangeons quelques banalités affligeantes sur le temps, la santé des enfants et autres platitudes du même acabit. Autant dire que nous ne connaissons pas, mais je ne sais pour quelles raisons étranges, elle et son mari Charles ont décidé que Frédéric et moi devions absolument hônorer de notre présence l’un de leur nombreux dîner. La profession de mon mari doit constituer un argument de poids dans cet engouement (très relatif certes) pour notre couple. Quand à moi, dans ce milieu je ne suis que la femme de, et à ce titre inévitable.


Quoiqu’il en soit quand une fois par an je reconnais la voix d’Annabelle dans le combiné je cherche frénétiquement une ou deux excuses crédibles pour décliner le pensum.

Je pourrais bien entendu expliquer simplement que vraiment non je n’ai aucune envie de perdre une soirée à endurer stoïquement l’ennui d’un tel repas. Que vraiment non, je n’aime pas la compagnie qu’elle nous inflige et que pour être très franche je préfère ne pas venir. Après coup je me demande toujours ce qui me retient. Un excès de gentillesse, de vieux restes de mon éducation ultra policée, la paresse de gérer un conflit ?


Je cherche frénétiquement une excuse valable et ce n’est pas simple, les enfants ne sont pas malades (pas un mois à l’avance), j’ai le temps de trouver une baby sitter. La seule chose serait d’être déjà pris. Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, cette excuse ne me vient jamais à l’esprit. Trop simple sans doute, et puis je n’aime pas mentir du moins spontanément.

Pendant ce temps la méduse m’englue dans son babillage décousu pour finir par proposer une date et les seuls mots que j’arrive à prononcer sont je vais en parler à Frédéric ?. Elle doit croire que j’arrive tout droit du règne d’Auguste et que je suis une éternelle mineure placée ad vitam aeternam sous la tutelle de mon mari.

Pour des raisons qui d’ailleurs m’échappent complètement, Frédéric est toujours partant pour ce genre de pince fesse, je rappelle la mort dans l’âme. Je remercie pour cette charmante invitation et oui vraiment ce sera un plaisir, une joie totale, etc.


Voila, je vais maintenant passer un mois à me demander (sporadiquement certes), qu’elle tenue je suis sensée porter, et j’en suis d’avance épuisée.

Derrière chaque geste, chaque vêtement, chaque bijou exhibé se cachent des codes compliqués et d’importance pour qui en connaît la signification. Pour les hommes la problématique est simple, costume et cravate feront l’affaire. Pour les dames l’affaire se corse, compte tenu de l'étendue des possibles : montrer, suggérer, étaler ou cacher ? Sans oublier d'éliminer ce qui a déjà été porté pour ne pas infliger une deuxième fois le même chemisier aux convives blasés. Sachant qu’en principe il n’y a réellement qu’une ou deux tenues dans lesquelles on se sent vraiment bien et qui nous le rendent bien, on se rend compte à quel point cette histoire d’habillage est effrayante.

Je ne parle pas du choix des bijoux, trop c’est trop, et pas assez, pas assez : Il faut briller, montrer que l’on nous aime en étalant sur ces mains, son cou, ces oreilles toutes ces preuves d’amour conjugal.

Peu importe si votre mari n’est jamais là, s’il rentre le soir trop fatigué pour déposer un baiser sur vos lèvres, et si son travail l’accapare tellement qu’il ne peut pas le pauvre choux s’intéresser à ce que l’on fait la journée durant. Peut importe qu’il ne parte jamais vraiment en vacances avec vous, qu’il ne prenne jamais le temps d’un bon fou rire ni celui d’aimer follement ce corps que vous passez votre temps et son argent à entretenir. Peut importe ses sautes d’humeur, ses fautes d’amour, peu importe cette vie passée côte à côte sans flamme et sans ardeur si vous pouvez exhiber vos cailloux enchâssés dans de l’or ou de l’argent tout ira toujours très bien.

Et c’est ainsi que parées de leurs beaux atours, et décorées de leurs belles breloques que les dames de la bonne société de cette petite ville de province vont de repas en repas tromper leur ennui et la monotonie de leur journée sans joie.


De toute manière, quelle que soit la tenue que je pense porter, ce n’est jamais celle que j’arbore au final. Le temps de boucler l’ensemble des tâches qui m’incombent de fait dans cette maison, de laver et de faire manger les enfants, la Baby Sitter arrive et me trouve toujours en peignoir, les cheveux enserrés dans une serviette. Pendant que ma progéniture s’emploie à tester violement les limites de la jeune garde, je me sèche les cheveux en me maquillant et je saute dans les habits repassés qui se trouvent dans mon armoire. Autant dire que je n’ai pas le choix. En principe je fini le maquillage dans l’ascenseur sous le regard agacé de Frédéric qui se demande comment j’organise mon temps. Puis je réalise dans la voiture que j’aurai pu agrémenter ma tenue de tel ou tel bracelet ou collier, mais manifestement mon époux n’est pas d’humeur à faire demi tour. Je passerai donc la soirée sans autres ornements que ceux que la nature m’a donnée.

Beaucoup de gens et surtout des femmes pensent que je ne porte pas de bijoux au nom d’une espèce d’idéologie du naturel féminin. La vérité est beaucoup plus prosaïque.


En roulant je me demande et Frédéric me demande aussi qui est invité. A cette question il m’est toujours impossible de répondre. Je ne pense jamais à demander à notre hôtesse au moment de l’invitation, et comme il complètement impensable de rappeler uniquement pour avoir la liste des invités, je ne rappelle pas. Je pourrai bien sûr inventer un prétexte et bafouiller des inepties pendant les cinq minutes règlementaires avant d’en venir au fait de mon appel, mais premièrement je n’ai pas le temps, et deuxièmement je n’appelle jamais Annabelle sauf pour lui rendre ses invitations, et là c’est vraiment trop proche de son dîner.

Je m’abstiens donc, et la conséquence est que je ne sais jamais en compagnie de qui je vais dîner. Il faut savoir vivre dangereusement.

Concernant ce dîner particulier, j’avais eu quelques informations de manière détournée. Je savais que nous serions quinze. Ce chiffre peut paraître surprenant, mais il s’explique quand on connaît la liste des convives.

Héloïse ma meilleure amie, si tant est que ce terme niais puisse donner une quelconque indication sur la dimension de nos relations, était invitée elle aussi ce soir là. Nous avions discuté du dîner quelques jours auparavant et elle m’avait dit qu’il y aurait également Camille et Paul. En comptant le mari d’Héloïse, Mathieu, Annabelle et son époux, Frédéric et moi cela faisait huit personnes de connues, soit plus de la moitié de la tablée. J’ai vécu des situations plus dramatiques. J’expliquai cela à Frédéric, et apparemment il semblait d’avis que j’aurai dû connaître le nom de chaque convive. Evidemment si j’avais eu la présence d’esprit de demander au moment de l’invitation, nous le saurions, mai notez bien que la présence d’esprit n’est pas toujours la chose qui me caractérise le mieux.

J’ai laissé mon époux méditer sur ce terrible constat, et j’ai commencé à chercher une place dans la rue. Je n’avais aucunement l’intention de signaler la moindre place de parking à Frédéric dans le cas où j’en aurais vu une, mais c’est un réflexe. De manière générale les hommes supportent assez mal que l’on trouve une place avant eux quand ils conduisent. Elle est toujours trop loin, trop prêt, trop courte, trop longue. Bref, ça ne va jamais, donc en l’occurrence, autant s’abstenir.


En sortant de la voiture, j’ai senti que j’avais besoin de prendre mon courage à deux mains. J’ai pourtant l’habitude de ces dîners pompeux et en principe j’arrive à jouer mon rôle à la perfection. Mais ce soir là un je ne sais quoi me titillait et je me sentais sur des ressorts. Je me méfie de moi-même dans ces cas là car je suis capable du pire comme du meilleur, et je pense qu’une hôtesse attentive devrait tout simplement m’interdire l’entrée de sa demeure. Mais bien entendu, aucune hôtesse n’est vraiment attentive à ces signes diaboliques, et personne ne pense jamais à me refuser l’entrée de sa maison. C’est donc avec un sourire de circonstance, malgré les drôles de pulsions qui m’animent, et mon petit cadeau dans les mains que j 'ai gravis les marches du perron.


Je ne suis pas sûre que mon cadeau plaira à Annabelle. C’est toujours un pensum. En général les gens chez qui nous sommes invités n’ont besoin de rien, et s’offrent tout ce qui leur fait envie au moment où ils le souhaitent. J’aurai pu acheter des fleurs, mais c’est assez banal et de toute manière Annabelle aura déjà garni sa table d’un bouquet époustouflant, auprès duquel le pauvre bouquet que j’aurai choisi ferait figure de bouquet champêtre.


Nous avons gravi en silence les quatres étages du bel immeuble victorien j’en ai profité pour me remémorer rapidement les dernières nouvelles du monde. Non pas que je compte faire un exposé de géo-politique, mais simplement pour faire au moins semblant de participer à la conversation.

Je ne regarde jamais la télévision. Ce n’est pas un dogme, mais vu la teneur des programmes qui nous sont proposés, je préfère m’abstenir. On pourrait dire la même chose de la politique d’ailleurs, mais passons, ce n’est pas le sujet.


Devant la porte se trouvaient déjà Héloïse et son mari, j’ai enlacé mon amie en lui murmurant à l’oreille que le la trouvait très belle. J’ai surpris le regard agacé de Frédéric et celui amusé de Mathieu. Frédéric ne comprend pas très bien la nature de nos relations et je pense que notre proximité physique le dérange un peu. Annabelle nous a ouvert, étincelante dans un ensemble noir qui il faut le reconnaître lui allait très bien. Elle avait son sourire d’hôtesse impeccable. Elle a embrassé Frédéric et Mathieu avec effusion et nous a, Héloïse et moi vaguement effleuré la joue en guise de baiser de bienvenue. Très franchement, il y a des moments ou je préfèrerai serrer la main des gens, plutôt que de supporter ce genre d’attouchement mollasse, mais il faut vivre avec son temps. J’ai tendu mon paquet à Annabelle qui s’est empressée de l’ouvrir en protestant, mais non c’est trop gentil, il ne fallait pas etc.Mais bien sûr, je devrai essayer d’arriver une seule fois les mains vides juste pour entendre les commentaires post soirée.


Quand j’ai vu le sourire de notre hôtesse se figer que j’ai compris que j’avais fait une gaffe. Elle a sorti le DVD de son emballage, et a montré à Héloïse et Mathieu le présent que j’avais commis. Frédéric est devenu légèrement plus pâle, et je me suis mordu l’intérieur des joues pour ne pas éclater de rire.
- Merci vraiment, le Kama sutra façon Manga, il ne fallait pas c’est trop gentil.

J’ai senti dans le ton qu’elle avait pris qu’elle se demandait si elle devait prendre la chose comme une bonne plaisanterie (un peu lourde, certes), ou comme une déclaration de guerre.

Tous les regards se sont tournés vers moi, dans l’attente d’une explication. Frédéric avait l’air complètement consterné et je remerciais le ciel de ne pas être seule avec lui à ce moment.
- Je suis désolée Annabelle, je me suis trompée de paquet, j’avais acheté ce DVD pour Frédéric en même temps que le tien, et je suis partie tellement vite que….mais je le garde et je te donne le tien demain.
- Et c’est quoi le mien ? massages thaïlandais ?

J’allai répondre quand elle s’est à nouveau jetée sur la porte pour accueillir de nouveaux convives, dont le présent, à ce que pouvais en voir de l’endroit ou je me trouvai ne provoquerait pas de crise diplomatique majeure.


J’ai vu du coin de l’oeil Héloïse se ruer dans les toilettes pour hurler de rire à son aise. Mathieu me regardait d’un air goguenard, je crois qu’il n’est pas dupe de ma prétendue étourderie. Frédéric lui hésitait sur la conduite à tenir, j’ai essayé de fuguer rapidement vers le salon où étaient déjà réunies quelques personnes, mais il m’a attrapé par le coude et m’a murmuré en criant à l’oreille :
- Un cadeau pour moi le Kama Sutra ? Demain matin toute cette ville va penser que je… que je… que tu n’es pas comblée sexuellement, tu te rends compte ?

- Mais non Frédéric, ce n’est pas pour toi que je l’ai acheté, mais….
- Je m’en fiche de savoir à qui tu destinais ce fabuleux présent, n’empêche que tout le monde pense qu’il m’est destiné !!

J’ai profité de l’arrivée des Dubois pour me fondre dans le groupe et rejoindre le salon en m’épargnant ainsi une scène avec Frédéric, ce qui n’aurai pas amélioré ma situation auprès d’ Annabelle.

L’histoire de ce DVD est en fait assez longue, et pour faire très court, je le destinait à une amie, il ne me restait plus qu’à le récupérer discrètement et déposer la vie des bêtes ou je ne sais plus quel titre dans la boite d’Annabelle demain matin avec un mot d’excuse. Si au moins cela pouvait servir à ne plus jamais être invitée à ces dîners, j’aurai gagné ma soirée. Mais je pense que le Kama Sutra va alimenter les conversations de vipères pendant un bon trimestre et valoir à Frédéric l’admiration de toutes ces dames pour son abnégation et sa capacité à supporter stoïquement mes débordements.


La soirée commençait bien, Frédéric était fâché à mort, comme tout homme dont la supposée virilité est remise en cause en public et Annabelle avait l’air elle aussi assez remontée.

Dans le salon, personne n’était encore au courant, et je fus plutôt bien accueillie, enfin si l’on peut parler d’accueil dans ce genre d’endroit.


Charles, s’est approché de moi pour m’embrasser, il m’a complimenté pour ma tenue, s’est informé de ma santé poliment, et sans écouter la réponse est passé à la dame suivante pour répéter le même laïus. Vêtu d’un costume noir impeccable, chemise blanche règlementaire, cravate tristoune, Charles est un véritable concentré de son milieu. Catholique, pratiquant, cadre haut placé, il assène ces convictions et avis d’une voix qu’aucun rire n’a jamais fait dérailler. Ordre, méthode, respect de la hiérarchie sont ses concepts préférés. J’ai eu l’insigne honneur d’être placée à ses côtés un dîner durant, et j’ai vite compris qu’on ne discute pas avec lui. Il assène, et la seule chose à faire est d’opiner du bonnet en souriant pour lui montrer notre accord total avec ces vues puissantes. Non prévenue, j’ai senti que mes questions sensées le pousser un peu dans ces retranchements et lui permettre d’affiner ses pensées en les confrontant à la controverse, finissaient par l’agacer prodigieusement. Il a d’ailleurs montré son indignation en se tournant ostensiblement vers sa voisine de droite qui l’écoutait religieusement en émettant un vague "oui tout à fait" au moment opportun.

Je suis donc sûre d’une chose, c’est de ne plus jamais être placée à ses côtés à table ce qui globalement est une bonne nouvelle vu l’ennui et la vague terreur qu’il m’inspire.

Je me demande toujours comment Annabelle peut vivre avec ce glaçon, mais quand on envisage la taille de leur appartement, je pense qu’il doit être assez facile pour eux deux de vivre des jours entiers sans avoir à se croiser. D’autant que leurs enfants, sont partis faire des études démentes au quatre coins du pays, ce qui diminue d’autant les occasions d’échanger.

Ceci étant Annabelle ne semble pas particulièrement malheureuse avec son mari, je pense qu’ils vivent le genre d’accord tacite qui leur convient à tous les deux et qui leur permet de garder leur place dans cette petite société qui est la notre dans cette bonne ville. Du moins je présume, mais sait on jamais quelle sorte de liens les gens tissent entre eux.

Outre Héloïse et son mari, nos hôtes, moi-même et ma moitié, étaient déjà présent Camille et Paul Rey, Arnaud Plasse et Anne et Jacques Dubois.

Annabelle était de retour. Je l’ai suivi des yeux, vaguement inquiète. Contrairement à ce j’ai craint dans un bref, mais soudain, accès de délire, elle ne s’est pas jetée sur moi pour me gifler. Elle s’est seulement pétrifiée au milieu du salon, un sourire de hyène sous acides au milieu du visage (je ne sais pas comment elle peut faire ça, cela doit faire atrocement mal), elle tentait de couvrir le léger brouhaha :
- Je ne présente personne, tous le monde se connaît, ha ha. Nous attendons encore les Brunst et les Fournier et bla…..


Je n’ai pas écouté la suite, je suis toujours accablée à l’idée que les gens parlent de Frédéric et moi en disant " les " Vaillant. Comme si nous étions un package, tous les deux, sans aucune aspérité' aucune particularité si ce n’est d’être un couple, mari et femme et appréciés comme cela, en tant que couple et non comme deux individualités distinctes partageant un bout de leur vie ensemble. Il faudrait ne jamais se marier juste pour éviter cela, éviter d’être englobée, happée dans un deux dont parfois on ne sait plus comment sortir. Il faudrait même ne pas vivre ensemble, il faudrait vivre seul et être deux, plutôt que de vivre à deux, seuls.

Perdue dans mes pensées hautement rassérénantes pour la femme mariée et mère deux enfants que je suis, je n’ai pas entendu Frédéric se glisser derrière moi, sa coupe de Champagne à la main.

- Tu ne couperas pas à une petite explication avec moi.

J’ai failli hurler tellement il m’a surprise. Compte tenu de mon entrée en matière avec Annabelle et du fait que l’atmosphère semblait s’être légèrement réchauffée, je jugeait inutile d’en rajouter en criant comme une sauvage au milieu du salon. J’ai donc retenu le cri qui me montait à la gorge et je n’ai émis qu’un faible gargouillis qui a du donner l’impression que je m’étouffait avec mon Champagne (toujours mieux qu’un cri). Bien sûr, Annabelle m’a entendue, ce qui a du la conforter dans ll'idée qu’elle a de ma santé mentale, voire même de mon état général.

Je ne relevai pas la remarque de mon époux et me dirigeait vers Héloïse en grande conversation avec Paul les deux seules personnes présentes avec qui je me sente vraiment bien. Héloïse a levé son verre et Paul m’a enlacé la taille pour m’embrasser. Un baiser sur chaque joue puis les yeux plantés dans les miens :
- Bonsoir Eugénie,

Héloïse était en train de lui raconter quel beau présent j’offre quand on m’invite à dîner, ce qui a fait jubiler Paul qui n’aime rien tant que ce type de situation décalée et décapante. De prime abord, Paul semble être parfaitement intégré à ce petit cercle semi-mondain. Elégant, policé, attentif et souriant, il est pourtant capable de dérapages qui laissent souvent les gens dubitatifs sur ce qu’ils ont vu ou entendu. Est-ce bien lui. ?

J’ai toujours beaucoup aimé cette façon d’être là où personne ne nous attend, même si les hommes dotés ce cette capacité semblent toujours un peu dangereux à être ainsi, toujours sur la ligne blanche.
- Tiens, Annabelle doit être en train de raconter tes exploits au fabuleux Charles.

J’ai suivi le regard d’Héloïse, et j’ai vu Annabelle hurler à l’oreille de son mari en regardant dans ma direction. A en juger par le regard plein de commisération que me portait Charles je ne doutai pas une seconde être l’objet du discours de mon Hôtesse. A priori d’ici vingt minutes tout le monde serait au courant. Je devais impérativement saluer les convives avant afin d’éviter d’avoir à me justifier ou pire de faire comme si de rien n’était.


Plantant là Héloïse et Paul, je me dirigeais vers Arnaud Plasse qui était seul, le regard perdu dans les rayons de la monumentale bibliothèque pleine de livres reliés à l’air terriblement neufs. Je ne sais jamais vraiment comment aborder cet homme. Est-ce dû fait qu’il soit veuf ? Son regard, toujours fuyant ? En tous cas, après les locutions d’usage, je ne sais vraiment plus quoi lui dire, et comme il garde quand à lui un mutisme effrayant, je bas lamentablement en retraite. La seule fois ou j'ai parlé avec lui est celle où il m’a raconté les circonstances de la mort de sa femme Hélène. Je lui demandais poliment de quoi était décédé son épouse et la réponse qu’il m’a faite, m’a laissée bouche bée : madame Plasse est morte en tombant d’une grue. J’imaginai déjà l’horrible charpie, quand il m’a expliqué qu’elle était tombée sur un palier de repos en descendant du haut de la grue (le grutier se souvient de sa visite en cabine). S’en est suivi une longue description des grues et de leur architecture. J’ai fini par comprendre dans son récit compliqué que sa chute de deux mètres à peine avait occasionné une fracture de la jambe en deux endroits nécessitant une intervention chirurgicale urgente, certes, mais relativement banale. Elle n’a pas survécu à l’anesthésie.

La question majeure de l’histoire n’a jamais été évoquée, à savoir, qu’allait-elle donc faire en haut d’une grue ? Personne n’a jamais réussi à savoir précisément si quelqu’un l’accompagnait, ou si elle était montée de son propre chef. Quand on connaissait la tranquille femme d’Arnaud on l’imaginait mal accomplir ce genre de gymnastique, seule ou accompagnée d’ailleurs. Mère et " femme de " épanouie, elle ne faisait jamais rien qui puisse la distinguer ou faire parler d’elle.

Et pourtant, elle y était bien montée dans cette grue. Que connaît on des gens réellement ?

Bien entendu, un certains nombre d’hypothèses plus délirantes les unes que les autres ont été avancées. J’imagine  que ce pauvre Arnaud se demandera toute sa vie ce que pouvait bien faire sa femme là haut, et c’est peut-être sur cette terrible question qu’il médite en permanence. Quoiqu’il en soit, ce soir il avait l’air particulièrement en forme, à tel point qu’il a entrepris de me raconter les dernières facéties de ses fils. Je pense qu’Arnaud s’expose à quelques années difficiles avec ces enfants. Rarement disponible et passant le plus clair de son temps dans son étude notariale, il compense ces absences et la culpabilité qu’elles génèrent par un laxisme qui me laisse pantoise. Ce qui me paraît le plus affligeant, surtout venant d’une personne cultivée et sensible aux principes d’une bonne éducation, c’est l’émerveillement sans borne dont il fait montre dès qu’il s’agit de ces trois insupportables gamins. Personnellement je n’aimerai pas les rencontrer dans une cours d’école et dieu soit loué mon âge avancé me garanti contre cette éventualité.

J’observai d’un oeil les évolutions d’Annabelle pour vérifier où en était le récit de mes débordements. Elle se tenait debout entre Paul et Héloïse. Paul imperturbable l’écoutait l’air attentif. Pour m’en tenir à mon plan initial, c'est-à-dire saluer l’ensemble des convives avant qu’Annabelle ait pu leur parler, je calculai que devais sans tarder passer au groupe suivant.

Mais Arnaud continuait l’air imbécile à expliquer comment sa progéniture avait enfermé la veille la Baby Sitter dans la salle de bain pour faire toutes sortes de choses assez hallucinantes. La nature enfantine me sidère. Les enfants ont une capacité à imaginer des trucs délirants que je leur envie souvent. Aucune inhibition, aucune retenue dans leurs actes pour peu qu’ils soient complètement livrés à eux-mêmes .En fait toute la nature humaine se trouve concentrée dans ces petites créatures, en ce qu’elle a de pire et de meilleur. En l’occurrence il s’agissait plutôt du pire. Les trois anges ont commencé par dévaliser placard et frigo, faisant des mélanges improbables et saccageant au passage la cuisine et une bonne partie de la salle à manger. Après quoi ils ont tenté de faire prendre un bain au chat qui bien entendu ne voulait pas. L’un des trois a été copieusement griffé et le chat traumatisé à vie. Ils ont commis toute une série de destructions plus ou moins majeures pour finalement sombrer devant un film interdit au moins de 18 ans. C’est Arnaud qui a délivré la baby sitter à moitié hystérique en rentrant le soir à 21 heures. J’imagine sans peine l’épreuve que la pauvre fille a enduré : rester des heures enfermées dans le noir, en écoutant impuissante le carnage en cours dans l’appartement doit quand même salement choquer. Elle aurait pu en profiter pour prendre un bain, s’épiler ou se faire un masque et un gommage, mais cette gourde n’y a même pas pensé. Je ne suis pas sûre qu’il puisse la garder longtemps, d’autant qu’elle doit, en plus de la tyrannie des trois petits dieux, supporter les tentatives d’approches sexuelles maladroites d’Arnaud (et je sais de quoi je parle quand je dis maladroites).

En tout cas il avait l’air de trouver tout cela assez amusant, et puis il faut bien que jeunesse se passe.
- Les pauvres chéris leur mère leur manque tellement

J’hésitai à lui dire le fond de ma pensée ou à formuler une réponse diplomatique de circonstance quand j’avisai la bouteille de champagne apparue dans ces mains. Je me contentai donc de lui tendre mon verre en souriant, il y a des fois où vraiment il n’y à rien à dire, surtout quand le Champagne est bon. Sur ces entre faits j’embrassai Camille la femme de Paul qui venait nous rejoindre. Camille voue également une adoration sans borne à ses enfants et trouve que le plus beau moment dans la vie d’une femme est celui où les enfants viennent au monde, après le mariage qui est aussi le plus beau jour de notre vie. Nous voila donc reparti pour une conversation hautement technique sur les enfants : leurs sourires, leurs câlins, leur notes scolaires, leur progrès, leurs bons mots, leur intelligence, leurs dessin, leurs habits, leurs mignonnes bêtises et notre incapacité à ne pas craquer devant tant de tant de si belles choses dont il faut profiter parce qu’elles ne durent pas. Les enfants grandissent si vite.

Comme j’ai déjà eu cette conversation au moins cent fois avec Camille, je me suis éloignée sans trop de regrets pour saluer le reste des invités, non sans avoir rempli à nouveau mon verre de l’excellent Champagne de Charles.


Frédéric se tenait près de la cheminée allumée, son verre à la main, et discutait avec Jacques Dubois, Anne sa femme les écoutait l’air légèrement ennuyé. Mais il faut dire qu’elle a rarement l’air de s’amuser.

Je m’approchai, embrassait Anne et Jacques en souriant. J’évitai de croiser le regard de Frédéric qui me lançait des yeux furibonds, ce qui, le Champagne aidant, me donnait envie de rire. Jacques et Frédéric parlaient de la dernière acquisition de mon mari, à savoir un véhicule à moteur muni comme il se doit de quatre roues, d’un volant, d’un toit ouvrant et procurant des sensations totalement hors du commun. Personnellement je n’ai pas besoin de quatre roues et d'un moteur dément pour éprouver des sensations hors du commun, mais le moment me paraissait mal venu pour faire état de mes considérations. Les enfants, les voitures, rien ne me semblait épargné. J’attendais déjà avec impatience les échanges sur les prochaines vacances au ski et la difficulté à trouver une femme de ménage. C’est sans doute la raison pour laquelle le Champagne et le vin coulent à flot dans ces dîners, seuls moyens de répondre poliment sans avoir l’air de trop d’en foutre, à condition bien sûr de ne pas abuser. Mais nous ne sommes pas ici entre gens qui abusons, tout est dans la mesure !

Tout en écoutant les hommes parler de leur chiffons à eux, je regardais Anne du coin de l’oeil, elle n’avait vraiment pas l’air en forme. Les traits tirés, le teint gris, sa robe noire semblait luis pendre sur le corps. Elle surpris mon regard et je tentait de lui sourire genre " t’en fais pas tout va mal, mais tout ira bien ".
- Eugénie, tu ne voudrais pas me rouler une cigarette s’il te plaît

Les deux hommes s’interrompirent net dans leur conversation. Jacques regardait sa femme comme si elle venait de me demander de lui rouler une pelle, ce que j’aurai bien fait si elle avait eu meilleure mine.

- Tu fumes maintenant ?

- Oui, comme tu peux le constater, je vais fumer. Cela te pose un problème?

Hola, quand le vernis commence à se fendre, on ne sait jamais jusqu’ou cela va. J’entendais Frédéric qui déteste les scènes publiques se gratter la gorge et tenter de capter l’attention de Jacques, mais Jacques ne lâchait pas le morceau et Anne lui tenait tête, discrètement certes (personne dans le salon n’entendait un mot de se qui se tramait), mais fermement. C’etait la première fois que je les voyait s’attraper ainsi, il faut dire que je ne les voit beaucoup, mais en général, ils sont plutôt assez policés ces deux là. J’étais ravie. Non pas qu’ils se disputent, mais la demande d’Anne me donnait l’occasion de fumer ma première cigarette de la soirée et pour tout dire j’en mourai d’envie depuis une bonne demi-heure. Mais c’est toujours ainsi, tout le monde hésite à allumer la première clope. Puis quand enfin quelqu’un ose, tout le monde fait de même. C’est ça le politiquement correct: " je fume, mais pas comme un pompier et je suis tout à fait capable de ne pas fumer dans une soirée, d’ailleurs je ne fume jamais que le soir entre amis " et bla bla bla. Et moi je fume tout le temps, voilà, et des roulées en plus. Je sais ce n’est pas très classe, mais j’aime le goût et fumer et aussi une affaire de goût n’en déplaisent aux bien pensant.

Je m’empressai donc de rouler une cigarette pour Anne et une pour moi, je lui ai resservi un verre de champagne et nous nous sommes rapprochées de la cheminée pour savourer la nicotine.
- Ca va Anne ?
- Pas vraiment non. C’est un peu dur en ce moment avec Jacques.


Je pouvais la comprendre. En plus d’être mariés et d’élever trois enfants, ils travaillaient ensemble. Je pense que cela doit être assez compliqué. Pour le coup Anne semblait complètement effondrée. J’allai lui demander ce qui la mettait dans cette état mais Annabelle s’est ruée sur nous avec son sourire de hyène et a commencé à nous parler de je ne sais qui, qui à fait je ne sais quoi, mais en tout coup cas choquant car elle semblait scandalisée. En fait assez pour oublier un instant le Kama Sutra. Puis elle a eu l’air de s’en rappeler, et s’est tournée ostensiblement vers Anne pour finir son histoire incroyable.

J’ai fini ma cigarette tranquillement en buvant mon champagne, seule au milieu de tout ce monde, seule, mais bien.


J’ai senti une main dans mon dos me tirer de mes pensées. Je sais qui c’est, et je sais ce que me dit cette main légère sur ma robe. J’ai remis mon sourire et j’allai à nouveau m’intéresser aux braillements d’Annabelle quand Victor Brunst et sa nouvelle fiancée sont entrés dans la pièce.


Victor est le celibataire le plus convoité de notre petite ville de province. En plus d'être beau, cet homme est fabuleusement riche, et plus personne ne prend la peine de compter ces nombreuses conquètes. son arrivée dans chaque dîner est toujours trés attendue. Les hommes fantasmant sur l'incroyable créature qu'il réussit toujours à dénicher on ne sait où, et les femmes comptant surt cet apport de chair fraiche pour alimenter leur soif inextensible de ragots.

Ce soir là, personne n'a dû être déçu. Victor est entré au bras d'une très belle femme. Brune, grande, impécablement gainée d'une robe noire trés sobre, sourire éblouissant et regard hautain, l'espace d'une micro onde, tout c'est tû dans la pièce. Annabelle s'est ruée vers le couple en glapissant et a entrepris de présenter la nouvelle venue. Prune, c'était son prénom, n'était pas à sa place mais s'en fichait apparement éperdument.

Victor et Prune, qui manifestement avait décidé de faire bander ou mouiller l'ensemble des convives, ont fait le tour du salon pour dire bonjour guidés par Anabelle qui a soigneusement évité de me croiser.


Je commençai à en avoir vraiment ma claque de cette soirée pourrie. Frédéric me jettait épisodiquement des regards assasins, Anabelle ne semblait pas vouloir oublier l'histoire du Kama Sutra et franchement je n'avais vraiment rien à dire à personne. Je me resservai un verre de champagne et roulait une nouvelle cigarette. Grillée pour grillée autant boire, fumer et et tenter de retirer quelques plaisirs de ces moments.

Je me dirigeai vers la grande terrasse de nos hôtes, moins pour prendre l'air que pour me retrouver un peu seule, sans être forcée à tous ces sourires vains et ces phrases hypocrites. Face aux lumières de la ville je levai mon verre à l'avenir, à la joie et au plaisir avant de le vider d'un trait. Voila qui était mieux. La légère brume qui envahissait mes pensées me laissait entrevoir le reste de la soirée de manière moins douloureuse. la brise faisait voler ma robe et je me laissais aller quelques instants au plaisir de la caresse du tissu sur mes cuisses.


Nuit noire, lumières de la ville, souffle de l'air et .... une main sur la peau de mon dos. Douce et impérieuse en même temps, je n'ai pas bougé. Mon ange passait et malgré l'imprudence que representait un tel geste, je me laissait aller à cette caresse. La main s'est faite plus préssante, le corps dans mon dos s'est rapproché, un souffle sur mon cou, une main sur mon ventre, une autre sur mon sein, des lèvres sur ma peau... C'est une femme. Je devrais bouger, m'éloigner, mais je ne peux que me laisser aller à ces caresses qui savent les désirs des filles d' Eve.

Des pas sur la terrasse.

- oh pardon!!

Un homme.

Le charme est rompu, le corps s 'éloigne, je reste là avec mon désir de quelqu'un que j'ignore, avec mon plaisir entamé. Je rallume ma cigarette, toujours accoudée à la balustrade, l'esprit chamboulé.

D'autres pas, quelqu'un me rejoint. C'est Paul, l'homme que j'aime et que je ne peux pas aimer dans cette vie là.

- Tout va mon amour ?


Comment les choses vont elles,? Je ne sais pas. Sans répondre, je rentre dans le salon bruyant et enfumé, et je me demande qui joue ainsi avec le corps des âmes seules sur les balcons. Je rejoins Héloïse, j'essaie de rentrer dans la conversation, mais j'ai l'esprit ailleurs.


Je cherche des yeux quelqu'un qui aurait l'air de... de quoi ? A-t-on toujours l'air de ce que l'on vient de faire ? Quel air ai-je moi même? Tout le monde a l'air parfaitement "normal"du moins, du point de vue que nous partageons avec nous même. Je suppose que nous avons l'air de ce que nous sommes : arrivés, ou cramponnés, sûr de nos positions, de nos valeurs, des places que nous occupons, certains d'être dans la vraie vie et dans ce qui doit être, alors que nous ne sommes juste qu' une bande d'être humain réunis par les aléas de nos positions respectives et qui tentons de meubler le temps libre que nous avons sans trop penser ni philosopher. Juste des detresses côtes à côte qui s'ignorons et qui cherchons à combler le vide sidéral de nos pauvres vies.

Nous sommes aliènés, complètement, et là debout dans le monumental salon, au milieu de tant d'ostentation de rires polis et de faux liens je réalisai l'impossibilité de continuer à vivre ce cinéma.


Je suis allée dans l'entrée, j'ai pris mon manteau planqué dans un fratras de fourrures et d'étoles, en soie, j'ai fermé laporte derrière.

Finis le cinéma, maintenant je veux..... vivre.
















:: note publiée par Alive :: le dimanche 13 avril 2008 à 22:44 ::
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