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ARMANJAC:*** TEXTES, CHANSONS, POESIE et Libre Expression *** |
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*** Ce blog est destiné à la publication de textes divers, nouvelles, chansons et poésies dont je suis le créateur, ainsi qu'à l'expression libre de l'auteur. *( A venir: Prémaquettes de chansons et textes versifiés récités sur fond musical...(en cours d'élaboration) - LIEN avec mon Blog principal: http:armanjacanimation.spaces.live.com Par Armanjac |
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mardi 14 octobre 2008, 14:34
*** LA RENCONTRE AVEC L'OMBRE *** (Faits vécus en la période de Septembre à Décembre 1992) | |
L'ombre plane sur nos vies comme un oiseau de proie, comme un rapace, comme le temps qui passe sur nos jours et les dévore. La sourde angoisse de l'existence endort nos cœurs et nos sens à des réalités autres qui nous font signe pourtant, en d'étrange manière parfois, subtilement.
C'est ce que Carl Gustav Jung a essayé de cerner par son concept de la synchronicité. Psychiatre et écrivain, il fut aussi un peintre de talent. Une de ses peintures les plus significatives fut intitulée par lui "La rencontre avec l'Ombre". L'ombre ici désigne l'inconscient de l'homme. Ainsi Goethe définissait-il "le monde des esprits" qui n'est rien de moins que notre lien avec la source de la vie. Chacun de nous, s'il est attentif, est à même d'expérimenter certains de ces phénomènes, bien que nous n'en comprenions pas toujours les significations. Ils sont pourtant souvent l'occasion d'une appréhension nouvelle de certaines réalités masquées.
Un jour, ce fut pour moi le cas. Ce n'eut rien d'un évènement ordinaire. De cette rencontre avec "l'ombre", pourtant lourde d'incertitudes et de regrets, est née une lumière nouvelle; hors du temps et de l'espace, telle une étoile inconnue dans la nuit obscure, elle s'appelle confiance et espoir.
Cette rencontre là, dans le ciel morne de ma vie, m'a fait l'effet d'une comète, étoile de magie et d'espérance qui fend la nuit et l'illumine, et disparaît déjà dans un tourbillon de regrets. Ce fut l'histoire d'une amitié rare et très courte, trop courte d'amertume, amitié forte, belle et vraie, mais qui ne pu s'élancer au-delà, qui ne pu franchir l'éphémère, et je ne sais pourquoi, j'en ai gardé un goût amer jusque là. J'ai cherché longtemps quel était ce mur dressé entre nos destins, ce silence étrange, lourd et pesant, cet oubli terrible qui s'installait, cette mémoire, comme une flamme, qui vacillait. Aujourd'hui seulement, je comprends que sa vie déjà, s'en allait...
Samedi dix neuf novembre mille neuf cent quatre vingt douze. En ce jour gris de pluie froide et de vent cinglant, rien ne laissait présager, à St Omer, un évènement d'une quelconque importance, marquant de son empreinte insistante le déroulement d'une vie ordinaire, la mienne. Une vie sans aventures ni beaucoup d'éclat, non certainement pas ce jour là où tout allait de mal en pis pour moi. J'avais passé une nuit épouvantable sur les quais du port de Dunkerque, secoué comme une salade dans son panier. Il m'était venu la géniale idée de garer mon "vaisseau", en fait camping-car usagé, à quelques centimètres seulement des eaux du port, au plus près d'une multitude de mats et de bateaux divers, avide que j'étais de grand large et d'aventure cocasse, tel un navigateur aguerri et intrépide, moi qui ne savais seulement pas nager! Il faut dire que les embruns délicieusement iodés et presque violents déjà, m'y engageaient vraiment de tout cœur.
Ha ça, je fus bien servi, ma foi: Une tempête s'annonçait, que je n'imaginais pas, et qui se déclara dans sa pleine violence au beau milieu de la nuit. Il me faut l'avouer, j'eus peur et il y avait de quoi! Le camping-car, haut de trois mètres, s'en souvient encore, attaqué si furieusement par les rafales et les paquets de mer, tel un esquif ridicule bien près de chavirer, et doubler le cap Horn, sûrement n'était pas pire. Quelle aventure mes amis! Ma nuit bien sur, en fut gâchée, et c'est encore tout tremblant des secousses nocturnes, poisseux d'humidité froide et salée, que je pris le volant de mon lourd bâtiment, dès six heures du matin, pour rallier St Omer.
Douze années déjà me séparent de ce jour. Musicien et animateur, intermittent du spectacle en mal de contrats réguliers, j'étais en tournée commerciale. Missionné pour trois mois par le Comité Interprofessionnel des Vins des Cotes du Rhône, je devais sensibiliser le palais des habitants du nord de la France aux arômes de ces vins de caractère, puissants et délicieux. Depuis bientôt quatre vingt jours, je sillonnais allègrement les routes côtières et campagnardes de cette région sans grand soleil, mais aux cœurs accueillants. De caves en supermarchés, et selon un planning précis, j'organisais et j'animais des dégustations généreuses, conviviales, agrémentées par mes soins de commentaires géologiques et œnologiques des plus intéressants. Au moins, ce travail était-il relativement passionnant, faute de mieux, et jusqu'ici la formule, appréciée à juste titre, avait fait un tabac. Mais à St Omer, allez savoir pourquoi, je fis "choux blanc" comme on dit, enfin presque. Il est vrai que le hasard parfois fait bien les choses, et cette fois ci, justement il en fut ainsi.
Il fallait que j'en convienne, la tempête de la nuit avait chassé le client. Envolé, l'amateur assidu des grappes en bouteilles, balayé comme feuille de vigne par le vent rugissant. Mes petites bouteilles d'excellent Chateauneuf-du-Pape, fillettes si fières de leur mission et tellement redondantes d'habitude semblaient bien tristes et fort vexées pendant que moi, comme âme en peine je battais copieusement la semelle, ruminant encore dans ma tête la nuit terrible d'épouvante. C'est alors qu'au plus profond de mon désarroi, tel un phare illuminé, droit devant moi elle m'apparut: " La rencontre avec la Lumière...!"
Ce fut dans ce contexte inconfortable de doute et de ciel tourmenté, chargé de nuages en révolte, lourds, sombres et menaçants, ce fut oui, comme un bel éclat de soleil rayonnant! Étrange sirène bigarrée, elle devait sortir tout droit de la tempête, affublée d'un ciré jaune de marin pêcheur et de ses bottes assorties. Tout cela sentait fort le vent fougueux du large et la colère furieuse des vagues déchaînées, et dans ce grand ciré lumineux couleur soleil d'été, elle semblait savoir calmer la furie des flots et commander aux vents violents; en réalité ce n'en était pas si loin. cette grande fille sportive et goguenarde, à l'œil mutin, aux joues fraîches et rosées, était une passionnée de bateaux et de voile, et à ses heures de liberté, elle armait son voilier pour de longues chevauchées fantastiques sur les vagues sauvages et agitées. Je peux dire que dans mon existence vide et sentimentalement déçue elle tombait à point. Aussi ce fut là, soudain, comme un coup de vent puissant, un souffle chaud d'amitié spontanée, qui implacablement nous poussa l'un vers l'autre, moi le voyageur missionné, prophète des vignes ensoleillées, du vin des noces de Cana et des grands papes d'Avignon et elle, Diane chasseresse des écumes sauvages, conquérante des horizons marins infinis, tous deux issus de la tempête enfin conquise et calmée. C'est ainsi, de cette manière quelque peu inattendue et fantastique en ma mémoire, que nous nous sommes rencontrés. Dès lors nous allions vivre ensemble ces quelques heures bénies et enchantées hors du temps rapide et pressé, sans pouvoir, sans vouloir nous quitter, délicieusement subjugués en ce coup de foudre d'amitié. Mais au loin déjà, sournoisement, à notre insu une ombre progressait vers nous lentement; menace silencieuse, trahison cruelle d'un destin fourbe qui ne veut pas tenir ses promesses et qui reprend avidement, dans la douleur innocente qui ne comprend pas, ce qu'il ce qu'il n'avait jamais voulu donner vraiment... Nathalie Guillemin était la spontanéité même. Avec elle, aucun détour, âme fidèle et véridique, enjouée, aimant à rire par-dessus tout. Fille d'un capitaine au long cours, cette jolie calaisienne de vingt sept ans avait dans les yeux toute la Bohème poétique et sauvage qu'on peut imaginer. Pour autant invraisemblable que cela puisse paraître, et sans en galvauder surtout la pure définition, voici qu'en quelques heures seulement, une amitié solide était née. Une amitié vraie, joyeuse et sans ambages, et sans connaître rien ou presque, l'un de l'autre, nous avions déjà vécus ces courts instants limpides comme de longues années. Nous aurions bien aimé évidemment que la fête se prolonge encore et encore, mais nous avions à faire chacun de notre coté; c'est que la vie, dure et implacable au travers de vos "professionnelles" obligations, ne vous demande pas toujours vos états d'âme, si toutefois seulement elle ne les ignore pas tout à fait. J'avais quant à moi pris d'office ces quelques heures "sabbatiques" nullement prévues dans le contrat d'origine, et je devais maintenant rallier au plus vite Le Touquet où j'étais attendu dans l'heure au Palace-Hôtel Westminster pour la préparation ardue de journées événementielles de la plus haute importance. Le thème en était, qui ne s'en serait douté, la présentation, sous forme de conférences gustatives, des meilleurs crus des Cotes du Rhône dûment sélectionnés. La clientèle VIP, anglaise entr'autre, s'annonçait comme hautement initiée et exigeante: C'est qu'il allait falloir serrer les dents et "bichonner" dur! Nous nous séparâmes donc bien vite, si l'on peut dire, mais rendez-vous avait été pris et c'est ainsi que quelques jours plus tard, le nectar du Westminster ayant été tiré et apprécié très joliment, dans d'excellentes dispositions pour le moins mais toujours sous une pluie battante, je me retrouvais en vue de la "citadelle" à Nathalie. En fait de citadelle, il s'agissait d'une fermette plutôt modeste et quelconque, passablement délabrée, jouxtant un élevage de porcs malodorant, à l'orée d'un petit hameau boueux à souhait, "Les Mesnils", situé à une quinzaine de kilomètres de Calais. Arrivant à proximité immédiate de la "Grenette", tel était le nom de la bâtisse, il me vint à l'esprit que celle-ci portait le numéro vingt sept de la rue des Mesnils et, coïncidence amusante et cocasse, nous étions précisément en ce jour de dimanche automnal ...le vingt sept novembre. Heureux de la situation, cela me fit rire de bon cœur: C'était-y pas un joli clin d'œil du destin ça, hein? Certainement, j'étais ... nous étions sous de très bons auspices! Mais rire, non je n'aurais pas du, je le sais maintenant. A vrai dire l'endroit était désert et paraissait quelque peu inhospitalier, la pluie abondante certes y était pour beaucoup. Le temps de garer au mieux mon encombrant véhicule, que déjà je cognais bien vite à la porte vermoulue de la masure, le cœur impatient, pensez-vous donc! Et pour la seconde fois, je fus ébloui merveilleusement: La Nathalie qui se tenait devant moi, l'air un rien supérieur et amusé, s'était transformée en princesse, que dis-je, en adorable fée lumineuse dont le charme puissant dégageait comme un parfum étrange d'irréalité vaporeuse, très...oh mais très attirant! Il est assez dur en ce cas, tout idéaliste en la matière que l'on puisse être, de n'envisager platement que des rapports stricts d'amitié, même si celle-ci est loin d'être banale, ce qui était le cas assurément. Mais cette fois pourtant le désir vrai d'amitié pure tenait bon, et je chassais énergiquement les pulsions douteuses et concupiscentes de ma traîtresse libido qui s'en alla bouder et dormir dans un coin sombre et reculé de ma conscience... Il était alors midi à peine sonné et le dieu Chronos, tel un bon père compatissant, consentit à ralentir le flux du temps pour nous; nous allions savourer longuement, longuement...ce Temps hors du temps! En ce bonheur simple et candide, dans le déroulement des heures qui succédaient aux heures et dont nous n'avions plus conscience vraiment, nous étions "ailleurs", planant comme en un espace parallèle, loin des vivants mais plus vivants encore, libérés tout à fait, comme en fusion, comme en lumière, agglomérés en particules d'or léger, légers ainsi comme en un nuage flou, sans densité, si loin du plomb grossier obscur, brut et pesant de la terre, désaliénés enfin du monde planétaire gravitant, affinés et fondus au Feu pur et sacré d'Amitié, en étrange alchimie...Transmutés!
Mais le monde est le monde hélas, et toujours nous reprend en sa réalité froide, en sa poussière, et son ombre planante avançait vers la proie, inexorablement, et s'esquissait au loin le rictus affreux du destin... Mais je ne savais pas encore. Un piano à queue, immensément blanc et laqué trônait, impressionnant et majestueux, au centre presque exact de l'unique grande pièce faisant office de living-room, présence pour le moins insolite en ce lieu de campagne détrempée, d'un abord peu propice aux arts et à la culture, sinon celle des betteraves fourragères et autres vilenies obscures et paysannes, entre nous si peu chic et si peu parisiennes. C'est ainsi que j'allais apprendre, contre toute attente et à mon plus grand étonnement, que cette féerique et navigatrice paysanne avait encore plus d'une corde à son blanc piano, me révélant tout de go et sans plus de façons qu'elle avait été comédienne, et aussi chanteuse vers St Germain des Prés. Aussi des copains, profs au conservatoire de musique de Calais débarquaient-ils ici même régulièrement certains week-end et en avant la musique! Comment pouvait on deviner que ce bâtiment d'aspect misérable, passablement décati et un peu bossu aux entournures cachait en fait un véritable studio de répétition et d'enregistrement...Hein? Pouvais-je soupçonner un instant que derrière les épaisses tentures qui ornaient la pièce, magnifiquement agencée et décorée, se dissimulait un arsenal numérique du dernier cri ainsi qu'une "usine à gaz" de sono, d'amplis et enceintes acoustiques venues tout droit des Amériques lointaines et crachant un feu de décibels digne des meilleurs festivals, mais comment deviner? C'est que j'en chancelais, étourdi au point qu'il me fallu presque m'asseoir. Et le bouillonnement joyeux du Crozes-Hermitage subtil mélangé au puissant Gigondas des chasseurs alpins, millésimes fameux qui avaient arrosé copieusement le repas, n'expliquait pas à lui seul le vertige ému qui s'emparait de moi. Les yeux de la gargotière pécheresse lançaient des éclairs de satisfaction malicieuse. Mais enfin je me remis, il le fallait bien. A ma demande pressante et enthousiaste, dans le souci évident de se faire pardonner, la belle me fit l'honneur discret de son talent. Bientôt subjuguée, mon américaine "Ovation", vieille et modeste guerrière à pan coupé, marquée dans son bois tendre et précieux des batailles anciennes et mémorables, vint bien vite poser ses "jazzeux" accords de guitare sur les délicats arpèges du Royal Steinway. Puis nos voix se mêlèrent ainsi spontanément, toutes deux à l'unisson, en un chœur improvisé, libre et inattendu; aussi l'amitié, en ce sens, est-elle aussi de l'amour et les anges messagers musique et musiciens... Des vibrations fortes, belles et intenses d'amitié complice emplirent alors cette pauvre masure fatiguée, qui cachait un palais magique et merveilleux sous sa triste peau d'âne trompeuse de vieilles pierres usées. Ho! Éden, Jardin de Délices... Cet épisode musical ayant encore tissé davantage notre intimité, Nathalie se confia tout à fait. Je pu connaître ainsi sa belle histoire d'amour romantique avec un violoniste de jazz devenu célèbre depuis et qui l'avait accompagnée en son temps, sur les petites scènes parisiennes. Amie intime de la mère de Christian Vander, le fondateur et batteur du groupe mythique Magma, Nathalie avait été plongée un temps dans cet univers musical planant et cosmique, explosant en apothéose, au paroxysme du rythme de feu intense et déchaîné des canons en batterie du percussionniste génial et "habité", aux yeux légendaires, étranges et pharaoniques, Christian Vander lui-même. Elle avait connu ainsi par cette fréquentation Didier Lockwood, son beau violoniste "inspiré", aux origines Irlandaises. A ce sujet, elle me montra un document d'une rare originalité et d'une valeur inestimable autant que sentimentale: Le certificat de propriété, en son nom propre, d'une étoile du ciel, planète lumineuse de la voie lactée, dûment identifiée, répertoriée et certifiée par les autorités astronomiques officielles. Ce document précieusement encadré telle une œuvre d'art avait été l'objet d'une dépense colossale, à la mesure des sentiments de l'amoureux. Tel était le présent invraisemblable mais si touchant, offert par cet amour de violoniste à sa princesse de Cœur, gage magique et merveilleux, symbolique d'éternité. "Didier a fait là une vraie folie, me confia t-elle en souriant, les yeux pleins d'une tristesse soudaine, une folie qui lui ressemble. Il n'y a que lui, vraiment, pour faire ça, c'est un poète, un peu fou, un grand romantique qui va toujours au bout de tout, il a été le grand amour de ma vie. Nous sommes pourtant restés de vrais amis sincères et aimants, en tout bien tout honneur, tu penses...Mais je regrette tant! Je revois souvent ses parents, et lui aussi de temps à autre, lorsqu'il n'est pas en tournée. Je lui rend visite parfois à Mantes la Jolie où il a monté un studio d'enregistrement; je te le ferais rencontrer un de ces jours, tu verra, il est formidable et il ne doutait de rien, lui." Et d'ajouter dans un soupir qui en disait long: "Vois-tu, celui-là c'est le grand regret de ma vie... Mais pourquoi donc te dis-je tout cela?" Oui, pourquoi? Après tout étions nous si intimes pour de telles confidences? Nous ne nous connaissions tout au plus que depuis quelques jours et finalement je trouvais cela bien court tout de même, et même un peu trop beau pour durer vraiment; le doute, poison subtil, s'insinuait. J'en ai toujours ressenti une impression bizarre, comme s'il s'était passé quelque chose que je n'aurais pas compris tout à fait. L'enfer, s'il existe, est-il donc si près du paradis? Quant à son violoniste tant aimé, oh oui! que j'allais le rencontrer, mais pas du tout comme elle l'aurait espéré, et que pouvions nous en savoir? Les larmes me viennent à ce souvenir, car elle avait dit vrai ce jour-ci, tragiquement. Nous ignorions tous deux l'ombre sournoise, le combat sans espoir, le néant inutile de l'oubli. Elle était devenue peintre depuis, Nathalie, et un peintre de talent qui plus est. Elle exerçait comme professeur d'art décoratif à Calais, et des responsabilités de designer lui incombait dans de nombreuses foires internationales et expositions parisiennes. Elle avait su, à force de sérieux et de compétence, se bâtir une clientèle conséquente et fidèle. J'ai pu m'en rendre compte à quel point, au cours d'un repas à Paris où nous fumes invités par deux de ses clients marseillais, dans les quelques semaines qui suivirent. A Clamart, où elle vint me rejoindre, j'allais faire le tour d'une partie de ses nombreuses relations amicales et professionnelles. De Montmartre à St Germain, de la Maison de la Radio à Mouffetard, enfin presque partout où elle m'emmena sans façons. Qui ne connaissait pas sa vieille et légendaire "Citron" bleue lavande à fleurs roses style baba cool? Un rêve cocasse de vieille capote usée, tractée par deux chevaux d'acier fatigués, dignes rossinantes de cette Don Quichottesque conquérante des cœurs d'amitié vagabonds. J'ai bien vite compris que son naturel énergique, enjoué autant que libertaire captivait les sentiments nobles et sincères de tous ceux qu'elle approchait; aussi avait-elle ses fiefs, et comme elle était bien du Nord, à coup sur elle ne le perdait guère, coté gosier, le Nord. L'humidité et le fruit de la vigne ça la connaissait pensez-vous! Subtile cependant, de ce coté-ci et ce me fut un vrai régal de la côtoyer. Rompue aux changements incertains, elle avait le pied très marin des skippers en tempête et tenait bon le cap en toute occasion difficile et agitée, ne sombrant jamais dans le ridicule; contre la houle et le vent rude elle tenait ferme et bon le voilier, et le "bateau ivre". Ces souvenirs "chargés", cocasses et pétillants, imprégnés de joie de vivre et de saine rigolade, sont au nombre de ceux que je n'oublierai pas, instants touchants et uniques, indélébiles, à jamais vivants et précieux en ma mémoire...
Et puis dans la douceur feutrée de la Grenette, des heures durant sous le charme l' un de l'autre, nous refîmes le vieux monde à notre manière, jusque tard dans la nuit.
Était-ce l'heure avancée de la nuit, la fatigue accumulée des jours, j'ai cru sentir vaguement quelque impression lourde, épidermique et indéfinissable; quels signes n'ai-je pas su interpréter cette nuit là du vingt sept novembre?... Cela m'interroge toujours depuis. Quelle énergie, quelle vibration subtile et passagère, quoi donc? Les plus grands physiciens nous affirment aujourd'hui qu'il est erroné de nous représenter les particules qui nous constituent comme des petits grains de poussière. Ils nous expliquent qu'en réalité nous sommes constitués d'ondes, d'énergies tournoyantes en quelque sorte. De même que les ondes radio peuvent se mêler sans interférences, certains niveaux de réalité non explorés, si l'on peut dire, pourraient s'interpénétrer mutuellement. Comme des mondes différents ils seraient en mesure inexplicablement encore, de pouvoir à leur manière, communiquer. Les questions sont nombreuses et complexes quant à ce sujet, mais bien réelles et convergent presque toutes vers une cible assez précise, l'hypothèse des univers parallèles, la relation espace-temps et leurs liens complexes de cause à effet avec la vitesse de la lumière, ainsi que le problème général de la gravitation. Dans les ombres obscures du cosmos, dans sa matière noire invisible qui en constitue pourtant la plus grande partie, que nous est-il donc caché, que les hommes de demain découvriront peut-être un jour? Et dans les profondeurs stagnantes et marécageuses de notre subconscient bien mal cernées encore, quels souvenirs "d' ailleurs", comme autant de réponses? Entre deux infinis insondables qui se rejoignent et se croisent, les pensées qui nous viennent à la conscience sont elles bien toujours les nôtres comme nous le croyons d'ordinaire... En sommes nous si surs? Dans le camping-car où, curieuse et amusée, Nathalie m'avait raccompagné le temps d'une très courte visite, je fis un rêve complexe, insistant et surprenant, un de ces rêves rares qui impressionnent particulièrement et ce fut bien le cas pour moi en l'occurrence: Dans une sorte de brouillard mi-obscur m'apparut un visage fortement marqué d'inquiétude et de diverses cicatrices circulaires, visage d' un homme qui me fixait avec insistance, me désignant un nom inscrit en lumière blanche assez faible sur un fond sombre, à l'apparence d'une pancarte de signalisation routière. Je pu déchiffrer avec quelques difficultés "Heisenberg", puis dans un lieu qui me sembla souterrain, à la façon du métro ou d' une gare, je lu pareillement une inscription de même apparence: "Eisberg". le décors ayant changé brusquement, je me trouvais ensuite assis en compagnie de Nathalie en ce qui me semblait être la cabine d'un véhicule aérien situé dans un espace indéterminé; plusieurs individus à l'allure étrange et inhabituelle étaient présents, l'air concentré, vêtus de blanc, donnant l'air d'être à notre service, je pensais à des stewards mais leur aspect ainsi que leur attitude me firent changer d'avis et je m'interrogeais sur leur identité et leur rôle, quelque chose dans l'air semblant menaçant. Je fus rassuré par les regards protecteurs qu'ils m'adressèrent bienveillamment dans le plus total silence. Soudain l' un d' eux me désigna par un geste un gouffre profond, comme sous-marin, où un monstre aquatique énorme me fixait intensément. Je remarquais ses dents acérées d'immense crocodile mais il avait aussi du poisson ainsi que d'autres mélanges que je ne su déterminer. Il semblait se métamorphoser très lentement dans ces profondeurs sombres bouillonnantes, mais ce qui me frappa davantage ce fut son regard fixe et cruel semblant bien me connaitre (?), regard à l'expression extraordinaire d'intelligence surhumaine, terrible, n'ayant rien d'animal. Une sensation de vice horrible se dégageait de ces deux yeux fascinants, menaçants et moqueurs, comme amusés. Étonnamment il ne provoquait en moi aucune peur véritable, nulle panique, mais un dégout violent, insupportable et jamais éprouvé encore jusque là. Puis tout disparu soudain, me retrouvant seul en présence des inconnus. Je cru distinguer comme une croix rouge aux contours improbables, je pris alors conscience de l'absence anormale de mon amie que je sentais en danger, fortement inquiet à son encontre, je la cherchais, demandant secours aux inconnus qui ne semblaient pas vouloir, ou pouvoir entendre...
Je fus réveillé par la tendre caresse d' un rayon de soleil généreux qui illuminait ma couchette, la pluie enfin avait cessé et la journée s' annonçait extraordinairement belle! Ce cauchemar m'intriguait néanmoins et je ne sais pourquoi, j'interrogeais Nathalie sur le nom "Eisberg" que je pensais être en relation avec celui de "Heisenberg", pensant peut-être avoir confondu ou amalgamé l' un et l' autre. La chose me paraissait importante et je revoyais clairement le visage inquiet, comme tourmenté, qui m'était apparu, m' indiquant silencieusement ces deux noms. La réponse de Nathalie me laissa sans voix: "Heisenberg, connais pas, mais Eisberg c' est une petite gare à quelques kilomètres d' ici, je la connais bien, par contre". Le moins que je puisse dire est que je fus très surpris, pas inquiet encore cependant, mais cela allait venir. Je fis silence sur les autres aspects du "rêve" étrange de la nuit, Nathalie m'invitant joyeusement à battre la campagne pour y choisir des feuilles mortes d'automne, son cours prochain à Calais le nécessitant. Feuilles mortes... Comment aurais-je pu en cet instant établir quelque lien que ce soit avec un avenir probable, nous étions si joyeux et heureux d'être ensemble, et c'était si nouveau, comme magique un peu. Jacques Brel avait su écrire: "On ne nous apprend pas à se méfier de tout..." Il est des chansons, des poèmes qui sont des messages, et des promenades aussi des leçons; je sais aujourd'hui que celle-ci en fut une, avec ces feuilles mortes magnifiques que nous ramassâmes ensemble précieusement en cette belle journée de fin d'automne. Ces feuilles mortes aux couleurs si vivantes, lumineuses, aux formes d'étoiles, tombées du ciel ou presque, puisque de l'arbre...Sans vie? Est-ce bien sur? La beauté n'est-elle pas le message essentiel de la Vie?... Mais Nathalie ne connaissait rien de ce nom: "Heisenberg", moi non plus du reste, du moins pas encore et il me fallu attendre de nombreux mois pour enfin, au hasard d'une lecture banale, comprendre un peu mieux l'importance sous-jacente qui en résultait: Heisenberg était le nom d'un physicien aujourd'hui décédé. Il fut à l'origine du concept d'incertitude ou d'indétermination, une des pierres d'achoppement de la physique quantique; cela concernant de manière assez trouble pour les non-initiés dont je suis, le double état ondulatoire et (ou) corpusculaire des composants sub-atomiques de la matière, statut déterminé en grande partie par la procédure d'observation de l'observateur lui-même. Tout ceci pour dire que la réalité de la matière et nombre des implications qui en découlent sont sujettes à caution, de même que logiquement, le phénomène général de la vie, sous-entendant celui de la mort, et des idées particulières et contradictoires que nous nous en faisons à priori, et subjectivement. Je me permettrais de dire bien haut qu'une vraie humilité devrait tout de même nous animer un peu plus quant à ce sujet et nous ouvrir davantage à des recherches incluant de notre part des perspectives nouvelles et beaucoup moins partisanes, il me semble. Le "vrai travail" de l'homme digne de ce nom n'est-il pas d'appréhender sa véritable identité, en dépit des bastions mercantilistes et productivistes qui opposent à l'intelligence du Cœur la froide logique des équations du sur-profit malhonnête, criminogène et destructeur, enfant maudit et bâtard de l'égoïsme forcené et de l'orgueil méprisant, maitre vain et grandiloquent du monde ici-bas?
Assez tôt dans l'après-midi il me fallu reprendre la route pour la toute dernière étape de la tournée: Le Tréport. Nathalie, en prévision de la foire de Paris, accepta sans manières l'hospitalité que je lui proposais en mon logis modeste de Clamart. Un nouveau rendez-vous fut donc pris; cela atténua quelque peu un au-revoir bien difficile, humidifiant les yeux discrètement et gonflant nos cœurs lourds comme ceux, si sensibles, des enfants tristes et malheureux. Je laissais derrière moi la Grenette; je ne devais jamais plus y retourner. Un mur invisible se dressait insensiblement entre nos deux vies, contre toute attente, en dépit de toute logique. La vie parfois est ainsi faite, naturellement cruelle. J'arrivais au Tréport presque au jour déclinant et je décidais de profiter du spectacle du bel instant crépusculaire planant sur les flots lumineux et salés de la mer. J'entrepris donc de garer mon gros véhicule le long de la digue, près de la basse ville, ce qui n'était pas une mince affaire. Le parking tout en longueur, pourtant conséquent, n'offrait à cette heure avancée qu'un seul emplacement disponible. Je remarquais que tous étaient numérotés et que celui-ci portait précisément le numéro vingt sept; nouvelle surprise, nouvelle incompréhension bien légitime... Alors songeur et un décontenancé, je me suis dirigé vers les eaux déjà sombres du large pour mon rendez-vous avec l'ombre du crépuscule qui déjà se profilait en zones larges de ciel assombri. De toute part surgissait l'inconscient de la nuit qui par touches successives, inexorablement, tel un peintre sombre du néant, gommait les vagues peu à peu et endormait l'horizon. Oh, Nathalie, je ne croyais pas si bien dire, ce jour là...
Dans les tous premiers jours gris de décembre, après trois mois bien remplis et de bouteilles bien vidées, ma mission se termina. Je m'accordais quelques jours d'ermitage solitaire sur les falaises sauvages et inspirantes du Cap Gris-Nez; les guitares sonnent mieux aux plaintes des vents vifs des hauteurs, et le souffle frais de leur haleine pure porte la voix des muses en des chants inconnus et étranges, tout en bas sur les flots agités, jusque aux voiles grises et gonflées des bateaux minuscules, fragiles et tourmentés, à l'image des hommes en peine dans les tempêtes de leur vie. Quelques longues nuits fraiches, claires et méditatives aux accents de guitare et je fus de retour à Clamart. Évidemment, boite aux lettres chargée, débordante; le temps d'un tri rapide et je constatais très vite une erreur inhabituelle concernant un certain courrier (abonnement ancien de quatre ans) expédié depuis le département de l'Eure, dans le 27(!): "Norbert ARMANJAC, 27... rue de Champagne. 92 140-Clamart." (?!) ... Depuis quatre années je recevais chaque mois ces revues culturelles à cette même adresse, hormis le fait que cette fois le numéro 27 était éronné, le bon (habituel) étant le 37! ce fut bizarrement du reste, la seule erreur pour les trois années qui suivirent. Était-ce d'ailleurs vraiment une "erreur", pouvait il s'agir simplement d' un "hasard"? J'ai pu le croire encore un peu, par exercice, jusqu'à ce jour du jeudi 27 novembre 2003, douze années plus tard, où Didier Lockwood se produisait au festival annuel de blues d'Ozoir la Ferrière. Ma compagne et moi-même sommes fidèles à cet évènement culturel de qualité; mais cette fois pour moi, plus que d'habitude, il était d'importance. Mes activités d'intermittent m'obligeant à de fréquentes absences longues et irrégulières de mes domiciles, Nathalie et moi nous étions perdus de vue, et celà malgré mes appels épisodiques vers la Grenette, car elle aussi était sur les routes, à l'étranger parfois également, tout comme moi. J'avais été en peine de ce silence et de ces actes manqués, évidemment, et puis le temps avait suivi son cours lui aussi... Je n'avais donc par conséquent jamais rencontré ni même seulement vu en concert le violoniste à l' étoile. Sa célébrité n'avait fait que se confirmer et faisait partie dès lors des peoples en vogue, et radio-jazz que nous écoutions journellement nous gratifiait régulièrement des sons magiques et libertaires de son violon. Je ne sais trop pourquoi, le désir peut-être de celà, je m'étais mis en tête que peut-être Nathalie pourrait se trouver là! Cela paraissait pourtant bien improbable, mais bon, c'était ainsi. Installé à la toute première rangée, Irène à mes cotés, je scrutais déjà les coulisses avec un espoir furtif: On ne sais jamais, mais ça serait bien trop beau de la revoir ici... Avais-je vraiment tort, en fait? Je me le demande aujourd'hui. Est-ce que je sentais confusément sa présence? Sans être vraiment formel, je pourrais bien aller jusque là! Enfin l'artiste apparait, sous les applaudissements, suivi de ses accompagnateurs. Homme imposant, allure fière, les projecteurs le rendent un peu magique et irréel, et je suis peut-être bien le seul parmi les deux mille spectateurs à connaitre le secret intime de l'étoile. Et voici que le violon chante enfin et nous enchante, le voici qu'il rit, le voici qu'il pleure et se lamente, ou doucement gémit, et puis le voila en colère, se lançant au combat à corps perdu puis se recueille au chant des mouettes, plaintif, le voici en prière, hors du temps... " Je te le ferai connaitre, un jour..." m'avait elle dit. Où était elle à présent, furtive comme une étoile qui s'éteint, comète improbable et passagère, ne laissant nulle trace autre qu'un souvenir lumineux de regret, qu'un espoir de retour? Qui doucement me hantait en ces instants? ... Soudain les projecteurs s'éclipsèrent lentement, le silence envahit la scène, seul le visage grave de l'artiste, doucement éclairé comme par un rayon de lune, ou bien d'étoile... Je ne savais si c'était le ciel ou l'enfer, en cet instant où je sentais mon cœur ému palpiter inhabituellement... De sa voix chaude et suave, recueilli, Didier Lockwood s'adressa alors au public subjugué déjà par tant de magie: " Je vais vous interpréter maintenant ma toute dernière composition musicale, celle qui m'est la plus précieuse au monde en ces instants: "Nathalie in Paradise..." Ce soir, en hommage particulier à l'amie si chère dont je viens d'apprendre la disparition, au retour de ma tournée au Japon. Je n'étais pas ici pour la soutenir dans son combat exemplaire et courageux contre la maladie terrible qui vient de l'emporter si loin de nos yeux, mais si près de nos cœurs, au Paradis caché des humbles, dans la paix, la joie et l'émerveillement de la vraie vie, celle qui ne finit pas, jamais. Cette amie, rare, exceptionnelle, était un peintre de talent, qu'elle reçoive ce soir cette musique écrite spécialement pour elle. Je ne doute pas un seul instant que d'où elle est, Nathalie nous entend et nous voit et que cette musique que je vais jouer maintenant avec tout mon cœur et mon âme, la rende plus heureuse encore dans le bonheur où elle se trouve, en ce Paradis que l'on ne connait pas et dont l'on doute tant. Tu nous quitté bien trop tôt Nathalie, voici "Nathalie in the paradise..." Et le violon ému de larmes pris son envol, messager vers l'indicible, près de hauteurs insoupçonnées, irrationnelles à nos sens limités, malades et infirmes, là où brillait l'étoile à Nathalie, offerte un jour de bonheur tendre par cet artiste musicien un peu "fou" qui ne doutait de rien pour son aimée. Je me souvins alors en cet instant précis ces paroles douces de Nathalie: "Il ne doutait de rien, lui..." Et ce "lui"me fit mal, à travers le temps; je me senti soudain petit et faible, fragile à douter moi-même, infirme en celà comme tant d'autres ici-bas, malheureux et vains. Ce fut un coup d'assommoir, quelque chose qui se brisa en moi, car la révélation brutale de sa mort m'avait rempli de désespoir. Là est le mal, entretenu machiaveliquement par tout ce qui nous entoure et nous aveugle en ce sens. Mais aussi ce fut le message subtil et merveilleux, du violon amoureux d'une étoile, que l'histoire si courte de Nathalie me fit comprendre et me transmit, du ramassage des feuilles mortes au concert du 27 novembre, jour pour jour, date pour date, chiffre pour chiffre, incroyablement ... Message chiffré assurément, codé, encore à découvrir, patiemment, avec le temps. Ainsi que ce violoniste si étonnant qui savait décrocher les étoiles d'un coup d'archet rapide, telle une épée de lumière, ce chevalier du ciel du temple musical qui ne doutait de rien, lui, intrépide, qui possédait ce courage rare et cette intelligence du Cœur que n'a plus le virtuose désabusé des équations, imbu de son art factice n'éclairant que l'ombre reflétée des choses éphémères et transitoires, englouti dans l'enfer profond de ses incertitudes, complice des arrogants qui détruisent le monde, poursuivant la négation délétère jusqu'au fond des atomes et des constellations, voulant tuer l'espoir... pour tuer! Voilà, que dire de plus... sinon qu'il est des messages que l'on n'attend pas, des messagers qu'on ne sait pas. Vous, sans le savoir Monsieur le violoniste, vous étiez de ceux-là, et j'entends depuis votre musique comme personne ne l'entend, ni jamais au monde ne l'entendra, imprégnée de tristesse, de douleur et d'amère nostalgie, et pourtant présage immense d'Amour et d'Amitié, d'avenir et de Vie, quand il ne reste plus, confus et déjà trop lointains que de bien pauvres souvenirs jaunis sans lendemains. Merci à toi, Didier Lockwood, toi qui d'un petit violon de bois fragile sais faire naitre de l'Ombre la Lumière, messager du désespoir et du blues captif, mais aussi de la vie et de l'espoir, la vie libre et joyeuse comme tes improvisations inspirées, vie toujours plus forte et puissante que la nuit sombre et l'oubli, que l'ombre d'inconscience où nous fumes plongés. Merci à toi pour ce Paradis dont tu ose le nom, merci pour ce courage qui s'élance au-delà, cette Foi et ce Jazz éternel d'espoir et de vie. Merci encore et surtout pour Nathalie que j'ai aimée d'amitié complice, et complice à jamais en mon souvenir, pour l'étoile qui scintille entre nous et que chante ton violon si magnifiquement. Car c'est elle à travers lui qui m'accompagne libre et joyeuse, dans ces voyages au ciel du rêve, ces instants purs et inouïs, quand j'aime au long des journées calmes les vagabonds nuages de Django qui s'éveillent et qui dansent au son magique de sa guitare endiablée, puis me saluent et me content leurs longs et merveilleux voyages au pays lointain de la musique jazz, encore et toujours elle quand je savoure la complicité chaleureuse des feux de bois pétillants, lorsque descend la nuit paisible d'immensité envoutée de mystère, quand j'aime, posée sur ma roulotte, la lune rouge, immense amante qui sourit et m'invite à la rejoindre souvent, comme un Pierrot transi, là-bas vers l'infini, si haut, près du vertige. Oui, elle est là vivante et vraie en ma mémoire, quand dansent enfin dans la nuit belle, si lointaines, les étoiles d'or, géantes ou naines, comme en un rêve fort d'espoir qui ne veut pas finir, comme un cœur fidèle et vaillant qui se bat, j'aime si puissamment cette étoile là, lumière qui danse nue, invisible et inconnue, au son magique et enchanté d'un violon irlandais, entre Django et Grappelli, j'aime si fort, oh oui, comme un enfant, à la folie, j'aime l'étoile à Nathalie, là-haut dans la lumière et dans la Vie, au vivant paradis d'amour et d'amitié. Elle qui rencontra l'Ombre... L'ombre terrible de la maladie, monstre mortel tapi dans l'obscurité subconsciente d'un rêve étrange et glacé, entre la gare d'Eisberg et Les Mesnils, sous le regard désabusé, septique et impuissant d'incertitude de la science convenue et mercantile des hommes. Mais l'espoir toujours renaitra tant qu'il y aura en ce monde inconscient la conscience des violons inspirés et leurs cantiques purs sans équation, et d'humbles Veilleurs au manteau blanc, invisibles et silencieux, bienveillants et cachés dans l'Ombre de nos rêves...
Épilogue.
On parle beaucoup trop... ou pas assez. Il n'en demeure pas moins vrai que l'obscurité relative des symboles, l'étrangeté de ces hasards successifs et coïncidences suspectes, ces synchronicités, telles que les définit Jung, interpellent activement l'individu qui s'en trouve être l'objet. Ici en l'occurrence ce fut moi et cela n'était pas mon choix, je tiens à le dire et tout n'est pas sorti de l'ombre pour autant, loin de là. Sans jouer abusivement avec les mots cette "rencontre avec l'Ombre" a bien eu lieu, certes, dans la réalité quotidienne de deux vies. La mienne, par la découvertes de potentialités subconscientes enfouies (La zone d'ombre masquée, selon Jung), et celle de Nathalie, à la finalité tragique, apparente tout au moins, selon l'interprétation profane de l'événement qui en déduit l'anéantissement définitif, version imposée aux consciences par l'intelligentsia pervertie des gouvernants à fin de manipulation des masses. Cette Ombre d'inconnaissance est donc un joug imposé depuis des temps indéfinis par des prédateurs puissants, particulièrement bien aidés en cela par l'abrutissement général des foules et la lâcheté atavique de l'homme. En effet, la question métaphysique essentielle de l'être humain est bien celle-ci: Le potentiel de conscience qui défini la vie en son essence se prolonge t-il au-delà, vers un "ailleurs", un niveau de conscience autre, en évolution, que l'on devine davantage que l'on ne le définit et l'explique, pour l'instant du moins, un état "autre" et transcendé, ainsi que notre cœur et notre foi intime nous invite à le croire et à le découvrir? Il serait vain que j'y réponde; la prétention du prosélyte ne force pas la conviction, bien au contraire. Néanmoins si je peux me permettre, je tiens à informer qu'une forme de communication partielle et ponctuelle peut être établie tout à fait naturellement et consciemment avec ceux que l'on aime, des liens naturels existent qui ne se rompent pas, à l'image des subparticules "jumelles" découvertes par la physique quantique, quelque soit la distance, nous sommes toujours en potentiel de présence, à notre insu, jusqu'au jour où l'Ombre se dissipe, où le voile est levé, libérant la lumière. Ici est notre infirmité, en cet espace où les borgnes sont rois. Tel un jeu de piste fléché, les signes furtifs et subtils du subconscient, images fortement symboliques et archétypales m'ont fait pénétrer en quelque sorte, dans certains domaines de réalités qui, si elles restent voilées ou masquées au regard superficiel, ordinaire et commun, n'en révèle pas moins une vérité cohérente et pragmatique, certes d'un autre niveau de compréhension. On peut dire qu'elles procèdent d'énergies et de valeurs opposées aux nôtres, selon la loi de dualité, pourtant réalités vraies, substantielles et consistantes, desquelles nous sommes issus et qui nous invitent à faire retour urgemment. Mais qui qui pourrait le croire qui ne le vive? La question qui se pose et qui en découle est d'un ordre similaire: Pourquoi le plus grand nombre d'entre nous, malgré les signes qui frappent à la porte de chacun, persiste t-il dans le sommeil des sens et le huis-clos du cœur, tel que le suggère Goethe?
Je veux laisser ici le mot de la fin à Nathalie, paroles d'espoir qu'elle prononça, les dernières qu'il me fut donné d'entendre. On réalisera, j'imagine, l'importance capitale que je me doit de leur accorder, à la lueur des faits que j'ai décrits précédemment. Qui ne comprendra qu'elles sonnent étrangement aux oreilles averties, en adéquation parfaite avec les évènements qui allaient survenir. En effet, contre toute attente, nous ne pûmes jamais nous revoir, ni communiquer d'aucune sorte, du moins dans le sens où je l'entendais avant... Mes longues absences répétées dues à mon travail d'intermittent ne pouvaient tout expliquer, l'étrangeté des coïncidences, quelque part se perpétuait. Le vent de tempête qui nous avait réunis ces courts instants de notre vie s'inversa et nous sépara sans que nous n'y puissions rien; ainsi en est-il souvent des destins. J'ai gardé, toujours, la rose qu'elle m'offrit en ces derniers instants. Elle venait d'avoir vingt sept ans...
Et la Rose était Rouge Et jamais n'a fané Au cœur pur et vivant d'Amitié. Elle est là où j'écris, Rouge du sang de vie, debout, Sur le cristal de la croix, Face au soleil et face à moi.
" Je ne crois pas avoir envie de partir, mais je sais que je laisse mon cœur... en laissant ici cette Rose" Nathalie se fête en Juillet:"Le 27"
En ce beau jeudi de l'ascension, où monte au ciel bleu pur le parfum accompli des Roses de Mai. *** (Armanjac) | |
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